Anciens ingénieurs dont le Sénégal a besoin

Dans les débats sur l’avenir du Sénégal, la question de la formation occupe une place centrale. On évoque souvent, et à juste titre, l’université, les taux de réussite et l’employabilité des diplômés. Mais, un enjeu stratégique demeure encore insuffisamment discuté : celui de la formation des ingénieurs. Dans une économie qui se modernise, qui construit des infrastructures et qui s’apprête à exploiter de nouvelles ressources énergétiques, la capacité à ancien un nombre suffisant d’ingénieurs constitue un facteur déterminant de développement. A noter que le système d’enseignement supérieur sénégalais connaît une expansion rapide et, selon les données du ministère de l’Enseignement supérieur, en 2025, le pays comptait 286 189 étudiants dans ses universités publiques et établissements d’enseignement supérieur privés.
Mais derrière cette croissance quantitative, se cache un déséquilibre structurel. Les formations d’ingénieurs restent très minoritaires avec seulement 1,23 % des étudiants sénégalais inscrits dans les écoles dédiées. Ce chiffre doit être mis en perspective avec les besoins d’une économie en transformation, portée par des investissements majeurs dans la construction d’autoroutes, la modernisation des ports, le développement du réseau ferroviaire, les projets énergétiques liés au gaz et au pétrole, sans oublier l’essor du numérique et des technologies de l’information.
Le secteur énergétique illustre particulièrement bien ces nouveaux besoins. L’entrée du Sénégal dans l’ère de la production d’hydrocarbures mobilise des compétences techniques très spécialisées dans des domaines comme le génie pétrolier, l’ingénierie des procédés, la géophysique ou encore la maintenance industrielle. Selon les estimations de la Banque mondiale et de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie), le secteur des hydrocarbures pourrait générer plusieurs milliards de dollars de revenus pour le pays au cours des prochaines décennies ; ce qui impliquera la mobilisation d’un capital humain hautement qualifié. Or, dans de nombreux projets industriels ou d’infrastructures en Afrique, une grande partie de l’expertise technique reste encore assurée par des ingénieurs étrangers. Ce phénomène n’est pas propre au Sénégal, mais il rappelle la réalité selon laquelle, sans un nombre suffisant d’ingénieurs nationaux formés localement, les pays restent dépendants de compétences extérieures pour concevoir, piloter et maintenir leurs propres projets de développement.
Le Sénégal dispose heureusement d’institutions reconnues dans ce domaine. L’École polytechnique de Thiès (Ept), créée en 1973, constitue l’une des grandes écoles historiques du pays.
Elle forme, chaque année, des ingénieurs dans plusieurs spécialités et a récemment obtenu l’accréditation internationale de la Commission des titres d’ingénieur, un label de qualité reconnu dans de nombreux pays. On peut également citer l’École supérieure polytechnique (Esp) de Dakar, qui joue un rôle majeur depuis plus d’un demi-siècle dans la formation d’ingénieurs et de techniciens supérieurs pour l’économie nationale. À ces institutions s’ajoutent plusieurs écoles spécialisées qui contribuent à renforcer les compétences techniques du pays.
Cependant, les besoins n’en demeurent pas moins considérables. À titre de comparaison, les pays industrialisés comptent souvent plusieurs milliers d’ingénieurs par millions d’habitants. En Corée du Sud ou en Allemagne, les formations scientifiques et technologiques occupent d’ailleurs une place centrale dans les systèmes éducatifs.
Ces exemples montrent qu’il existe un lien étroit entre la capacité d’un pays à ancien des ingénieurs et son niveau de développement technologique. Les pays qui ont réussi leur transformation économique ont généralement investi massivement dans les formations scientifiques, les écoles d’ingénieurs et la recherche appliquée.
À ce titre, la question de l’orientation scolaire joue également un rôle important. Les filières scientifiques exigent un niveau solide en mathématiques et en sciences physiques. Encourager les vocations scientifiques dès le primaire constitue donc un enjeu majeur. L’enseignement du code et de la robotique, qui passionne les élèves, constitue un levier à exploiter. Les élèves doivent, par ailleurs, pouvoir découvrir, dès le cycle moyen, les métiers de l’ingénierie et comprendre les perspectives qu’ils offrent. Dans un pays jeune comme le Sénégal, susciter l’intérêt pour les sciences représente donc un investissement stratégique pour l’avenir.
La formation des ingénieurs ne se limite toutefois pas aux programmes académiques. Elle suppose un lien étroit avec l’industrie, la recherche et l’innovation. Les partenariats entre écoles d’ingénieurs, entreprises et centres de recherche permettent aux étudiants de travailler sur des projets concrets et de développer des compétences directement utiles à l’économie. Pour le Sénégal, renforcer cet écosystème d’innovation constitue un levier essentiel. Les défis nationaux (urbanisation, énergie, agriculture durable, transition numérique, gestion de l’eau) peuvent devenir autant de domaines d’innovation technologique pour les ingénieurs formés localement.
Investir dans la formation des ingénieurs revient donc à investir dans la capacité du pays à maîtriser son propre développement. Il ne s’agit pas seulement d’anciens techniciens capables d’exécuter des projets conçus ailleurs, mais d’anciens ingénieurs capables d’imaginer, de concevoir et d’innover. Le Sénégal dispose d’atouts importants, tels qu’une jeunesse dynamique, un système universitaire en expansion et des institutions scientifiques de qualité, mais pour relever les défis technologiques du XXIe siècle, la formation scientifique et technique devra occuper une place encore plus centrale dans la stratégie éducative nationale. En effet, dans le monde contemporain, les Nations qui maîtrisent la science et l’ingénierie ne se contentent pas de participer au développement, ce sont elles qui le construisent.
Dr Laurent Bonardi, Spécialiste en politiques éducatives, administrateur, enseignant-chercheur



