Société, Culture

Attention aux Swaps, une solution à double tranchant (Par Dr. Balla KHOUMA)

Dans notre contribution du 3 mars dernier, nous indiquions que la véritable question n’était pas de savoir si le Sénégal serait en mesure de faire face à ses lourdes échéances financières, mais à quel prix il y parviendrait.

Vingt jours plus tard, les révélations du journal économique britannique Financial Times viennent apporter un début de réponse : le Sénégal a emprunté, l’année dernière, 650 millions d’euros via des instruments financiers complexes appelés swaps de rendement total. Ces produits dérivés permettent à un pays d’obtenir des liquidités immédiates, mais au prix d’un engagement sur la performance future de sa dette souveraine.

A première vue, ce type de mécanisme peut apparaître comme une solution habile pour faire face aux tensions de trésorerie. Mais en réalité, il envoie un signal préoccupant aux investisseurs et aux partenaires internationaux. Recourir à de tels montages donne l’image d’un État en difficulté d’accès aux financements classiques.

Cela nourrit une perception de fragilité, de manque de transparence et d’improvisation dans la gestion de la dette. Or, sur les marchés, la confiance est déterminante : plus la structure de la dette est opaque, plus le risque perçu augmente, et plus le coût du financement s’élève.

L’expérience d’autres pays invite à la prudence. Au début des années 2000, la Grèce avait eu recours à des instruments dérivés complexes pour dissimuler une partie de sa dette. Lorsque la réalité a émergé, la confiance des marchés s’est brutalement effondrée, précipitant une crise majeure.

Plus récemment, l’Angola, confronté à des mécanismes similaires, a subi de fortes pressions financières lorsque les conditions de marché se sont retournées. Dans tous les cas, la même leçon s’impose : ces instruments peuvent soulager temporairement la trésorerie, mais ils dégradent durablement la perception du risque.

Au-delà des débats « politiques » sur leur opacité, ces échanges entraînent un coût implicite élevé. Les paiements variables impliquant ils exposent le pays dépend des fluctuations des marchés financiers, ce qui réduit la visibilité budgétaire et complique la planification économique. Au lieu d’atténuer les risques, ils les déplacent et, parfois, les amplifient.

Dans un contexte où l’accès du Sénégal aux marchés internationaux est déjà fortement restreint depuis 2024, cette stratégie pourrait accentuer la défiance des investisseurs et retarder davantage le retour du pays sur les marchés. De plus, elle peut compliquer les discussions avec les institutions internationales, notamment le FMI, qui exigent une transparence complète pour évaluer la soutenabilité de la dette.

Officiellement, le recours aux Swaps est présenté comme une stratégie de diversification des sources de financement. Pourtant, elle nous rappelle, à bien des égards, la logique d’un schéma de Ponzi. Un système qui tient tant que de nouveaux financements affluents, mais qui devient fragile dès que ces flux ralentissent ou deviennent plus coûteux. Transposée à la gestion des finances publiques, cette situation devient préoccupante lorsque l’État dépend en permanence de nouveaux emprunts, sans significative de sa capacité à générer des richesses.

En outre, le recours aux Swaps peut réduire les marges de manœuvre pour une éventuelle restructuration de la dette. En complexifiant la structure des engagements et en multipliant les contreparties, il rend toute négociation plus difficile, voire plus coûteuse.

Face à ces risques, une question s’impose : faut-il continuer sur cette voie ou changer de cap ? De nombreux économistes s’accordent à dire qu’en situation de contrainte financière, une restructuration ordonnée de la dette est souvent préférable à l’accumulation de financements coûteux ou peu transparents. En alléguant le poids du service de la dette, elle permettra de dégager des ressources pour investir dans des secteurs créateurs de richesses tels que la santé, l’éducation ou les infrastructures, et de relancer l’économie.

Surtout, elle offrirait l’opportunité de restaurer la transparence, de clarifier la structure de la dette et de reconstruire la confiance des marchés et des partenaires internationaux. A défaut, le risque est clair : voir le coût de la dette continuer de s’alourdir, sans créer les conditions d’une croissance solide, et nuire, à terme, aux perspectives économiques du pays.

Dr Balla KHOUMA
Statisticien Economiste

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