Caillou dans la babouche marocaine

Faut-il mettre balle à terre ou, au contraire, en rajouter une couche ? Depuis la décision psychédélique de la Confédération africaine de football de retirer au Sénégal son titre de champion d’Afrique, gagné de haute lutte en terre chérifienne, les mots volent bas sur les réseaux sociaux. S’il est constaté que la politique est souvent le cimetière des amitiés, le football peut en devenir le corbillard. Indice de la tension dont seul le volet numérique est visible ?
Une fausse information a circulé le week-end dernier, laissant croire que l’ambassadeur du Maroc était persona non grata pour la prière de la Korité à la Grande Mosquée de Dakar. Allez ! Trop gros, comme un croissant lunaire observé avec un jour de retard, pour être vrai. N’oublions pas que ce lieu de culte est le fruit de l’amitié entre les deux pays et que le roi Hassan II a pris part, en 1964, à sa prière inaugurale dirigée par le regretté khalife général des Tidianes, El Hadj Abdoul Aziz Sy (1904-1997). Autre fausse information, dont l’onde s’est propagée lundi dernier, l’allégation selon laquelle le Tribunal arbitral du sport a accepté le recours du Sénégal et « gelé » l’attribution du titre aux Maghrébins. Par les temps qui courent, sur mesure l’importance d’un sujet au nombre de contre-vérités qu’il suscite.
Cela renseigne sur l’ampleur des dissonances entre les opinions publiques des deux pays depuis le sacre des Lions. Ce qui étonne, c’est justement l’étonnement de certains sujets de Sa Majesté face à la réaction sénégalaise. « Le Soleil » avait résumé le dossier en parlant du coup de la Caf comme de « la blague du siècle ». Les arguments avancés pour justifier ce hold-up ont été démontés par les spécialistes du droit du sport, en attendant la décision du Tribunal arbitral du sport. Comment, même au sommet du Toubkal, peut-on imaginer un seul instant que les Sénégalais sont des gens couchés au point de s’auto-flageller en renonçant à la gloire inhérente à leur victoire ? Le gouvernement sénégalais a laissé entendre que le dossier a envoyé la corruption. La réputation de l’organisation panafricaine sportive n’est plus à faire dans ce domaine. Les dirigeants du football marocain et leurs relais à la Caf pensaient que tout le monde leur mangerait dans la main. Que nenni ! Leur réveil n’en a été que plus brutal. Et c’est dommage, car il existe un récit apaisé de l’amitié entre les deux pays. À l’exception des positions divergentes enregistrées lors de la création de l’Oua, devenue Union africaine, en 1963, lorsque le Maroc animait le groupe de Casablanca et que le Sénégal s’alignait dans le groupe de Monrovia, les relations ont longtemps été un long fleuve tranquille. Notre pays s’est d’ailleurs distingué par son alignement constant sur Rabat à propos de la question de l’ancien Sahara espagnol. Seulement, le football charrie une part d’orgueil.
Et les dirigeants sportifs marocains ont eu tort de promettre à leur souverain et à leur public un trophée alors que, sur le plan strictement sportif, leur équipe était à la peine, tandis que les Lions étaient flamboyants. On l’a vu au cours de ce tournoi. L’histoire du sport regorge d’épisodes où le jeu déborde du terrain. Le quart de finale de la Coupe du monde 1986 au Mexique, marqué par la « Main de Dieu » de Diego Maradona, a pris une dimension de revanche symbolique pour l’Argentine après la guerre des Malouines. Les éphémérides rappellent aussi la « guerre du football » de 1969 entre le Honduras et le Salvador. C’est dire que le jeu s’invite souvent sur la scène diplomatique. La situation est d’autant plus sérieuse que des Sénégalais sont toujours emprisonnés au Maroc depuis la finale. Les partisans de Dix-huit sont poursuivis pour des actes de violence, notamment contre les forces de l’ordre, pour dégradation d’équipements sportifs, invasion de la pelouse et jets de projectiles. Le 19 février dernier, neuf d’entre eux ont été condamnés en première instance à un an de prison, six autres à six mois et les trois derniers à trois mois. Liberté pour nos compatriotes. Engagés dans un soft power qu’ils croient invincible, nos « amis » ont oublié qu’à vouloir transformer une défaite en vérité d’État, ils ont confondu victoire administrative et réalité sportive. Jusqu’à la condescendance. Et cela, aucun Sénégalais ne l’accepte.



