Société, Culture

Candidature de Macky à l’ONU : Le Sénégal paiera-t-il le prix de sa division face à l’histoire ?

Il n’est plus au palais depuis deux ans, mais Macky Sall occupe toujours une bonne partie du centre de l’espace politique sénégalais. Sa candidature officielle au poste de secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, enregistrée à New York le 2 mars 2026, a suffi à relancer avec force les controverses qui n’ont jamais vraiment arrêtées depuis son départ du pouvoir en mars 2024. Plus encore, elle a mis à nu une fracture profonde dans la société sénégalaise, posant avec acuité la question de ce que le pays est prêt à sacrifier ou à offrir sur l’autel de son rayonnement international.

 

Le contournement de Dakar, symbole d’une fracture

 

C’est le Burundi, qui assure actuellement la présidence en exercice de l’Union africaine, qui a préalablement déposé le dossier au siège des Nations Unies, faisant de l’ancien président sénégalais le troisième candidat déclaré à ce poste, après l’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet et le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Rafael Grossi. Sur le fond, Macky Sall défend une vision programmatique intitulée « Refonder le multilatéralisme pour un monde meilleur », plaidant pour une organisation onusienne plus efficace et axée davantage sur les résultats face aux crises sécuritaires, économiques et climatiques.

 

Ce qui frappe d’emblée dans cette candidature, c’est ce qu’elle révèle autant par ce qu’elle est que parce qu’elle n’est pas. Jamais un prétendant africain n’avait fait l’économie du soutien de son propre pays. Ni le président Bassirou Diomaye Faye ni son Premier ministre Ousmane Sonko n’ont bien sûr adoubé la candidature. Selon plusieurs sources, l’ancien chef de l’État aurait demandé leur soutien sans succès, les relations politiques tendues et les controverses liées à la gestion passée pesante dans cette réserve.

 

Face à ce blocage, la stratégie mise en œuvre est claire. Il faut contourner l’obstacle sénégalais en passant par Bujumbura. Le journal Le Quotidien résume la manœuvre en estimant que Macky Sall « enjambe l’obstacle de Dakar », rappelant que le flou autour de la position sénégalaise avait déjà provoqué le rapport d’un débat continental lors du dernier sommet de l’Union africaine. Le gouvernement, pour sa part, s’en tient à une prudence évaluée : un porte-parole a indiqué que la lettre de l’ancien président demandant l’appui officiel « est encore sur la table du président » et que l’on verra, à l’expiration des délais, quelle suite lui sera réservée.

 

Un passif qui ressurgit, des lignes de fracture qui s’approfondissent

 

La candidature a également découvert le procès de l’ère Macky Sall. L’ancien président est accusé par les nouvelles autorités d’avoir dissimulé des chiffres économiques importants, notamment sur la dette publique. Un rapport de la Cour des comptes épingle des irrégularités durant son mandat et, en avril 2025, un député avait déposé une proposition de mise en accusation pour « haute trahison ».

 

Des voix de la société civile se sont également élevées avec vigueur. L’ONG Horizon Sans Frontières, dans un communiqué intitulé « Candidature de Macky Sall, du sang sénégalais à l’ONU », estime que cette nomination soulèverait de sérieuses inquiétudes sur le respect des valeurs fondamentales de l’ONU. Son président, Boubacar Sèye, soutient que sous le mandat de Macky Sall, de nombreux rapports d’organisations internationales et locales font état d’arrestations arbitraires, de détentions prolongées et de violences d’État contre des manifestants et des opposants, constituant selon lui un passif incompatible avec la direction de l’institution onusienne.

 

Ces accusations, qu’elles soient fondées ou instrumentalisées, ont pour effet immédiat d’approfondir les lignes de fracture au sein de la société sénégalaise. Elles s’opposent à ceux qui voient dans ce passif un motif rédhibitoire à ceux qui estiment que la diplomatie et l’intérêt national commandent de dépasser les querelles internes et que refuser de soutenir un fils du pays, c’est en définitive affaiblir le Sénégal lui-même sur la scène mondiale.

 

L’appel au sursaut patriotique

 

En face, les défenseurs de l’ancien président n’ont pas tardé à monter au créneau et à formuler ce qui s’impose désormais comme le principal argument en faveur d’un rassemblement. C’est l’impératif patriotique. Au sein de l’Alliance pour la République, désormais dans l’opposition, le député Abdou Mbow estime que le Sénégal « ne devrait pas être en reste » face au soutien africain, présentant Macky Sall comme « une fierté pour tous les Sénégalais » et appelant les autorités actuelles à ne pas « ramer à contre courant de l’histoire ».

 

La République des Valeurs abonde dans le même sens, qualifiant la candidature d’« opportunité historique » pour l’Afrique et invitant le président Diomaye Faye à placer l’intérêt national au-dessus des considérations partisanes. L’argument, martelé dans le camp des partisans, est simple et efficace : ne pas soutenir Macky Sall reviendrait, in fine, à renforcer des candidatures concurrentes dans d’autres régions du monde, au détriment du continent africain tout entier. Dans cette logique, la division sénégalaise n’est pas seulement une affaire intérieure, elle est un cadeau offert aux adversaires de l’Afrique. De même, Aly Ngouille Ndiaye, Anta Babacar Ngom, l’AFP, l’ancien Premier ministre Amadou Bâ ou encore son ancien collègue du sous l’ère Macky, Abdoulaye Diouf Sarr ont signé vers des communiqués pour manifester leur soutien à l’ancien président de l’Union africaine.

 

Mais cet appel au dépassement se heurte à une opposition frontale du Pastef et de ses alliés. Plusieurs figures de la mouvance gouvernementale, dont le député Guy Marius Sagna et Waly Diouf Bodian, directeur général du Port de Dakar, ont publiquement exprimé leur désaccord avec la candidature. La vision panafricaniste revendiquée par les partisans maise ainsi sur une autre logique, tout aussi assumée : celle de la cohérence politique et de la reddition de comptes, présentée elle aussi comme une exigence patriotique.

 

Un homme, un miroir

 

Au fond, le débat autour de Macky Sall à l’ONU dit moins de choses sur les Nations Unies que sur le Sénégal lui-même. Il cristallise les tensions entre rupture et continuité, entre volonté de reddition de comptes impératif et de rayonnement international, entre une conception du patriotisme fondée sur l’exemplarité morale et une autre ancrée dans la puissance diplomatique. Le processus de désignation du secrétaire général reste conditionné à une recommandation du Conseil de sécurité, où les cinq membres permanents disposant d’un droit de veto, avant toute validation…


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