Ce que le pagne du 8 mars ne raconte pas

Le 8 mars est devenu, dans de nombreux espaces, une journée de célébration. Mais derrière les pagnes et les discours se cache une mémoire plus profonde : celle des luttes, des transmissions et des héritages féminins que nos sociétés avaient déjà inventés.
Chaque année, le 8 mars revient avec la régularité d’un rite que l’on a fini par apprivoiser. Les pagnes se déplient, les entreprises organisateurs des célébrations, les institutions prononcent des discours où l’on rappelle la force des femmes, leur contribution, leur place dans la société. Les salles se remplissent, les photos circulent, et il faut le dire sans condescendance : ces moments font plaisir.
Il ya dans le pagne du 8 mars quelque chose de joyeux. Une manière douce d’occuper l’espace, de se retrouver entre femmes, de rire ensemble, de se reconnaître dans une fraternité silencieuse. Ce tissu n’est pas seulement un symbole. Il est aussi une fête, et les sociétés ont besoin de fêtes pour respirer.
Mais toute fête digne de ce nom porte en elle une mémoire. Et la mémoire du 8 mars n’est pas née dans les pagnes ni dans les cérémonies. Elle vient d’un temps où des femmes, dans différentes parties du monde, ont refusé que leur travail, leur intelligence et leur dignité soient relégués dans l’ombre. C’est cette histoire qui, en 1977, a conduit les Nations Unies à inscrire officiellement la Journée internationale des droits des femmes dans le calendrier mondial.
Ces luttes ont été nécessaires. Elles ont permis de conquérir des droits fondamentaux dans des sociétés où les femmes étaient longtemps exclues de l’éducation, de la propriété et de la décision publique.
Mais l’histoire des femmes n’est pas uniforme.
Pendant que certaines femmes, ailleurs dans le monde, se battaient pour accéder aux espaces de pouvoir, l’Afrique connaissait déjà des figures féminines de souveraineté. Des reines gouvernaient. Des femmes dirigeaient des armées. D’autres régulaient les équilibres économiques des royaumes par le commerce, l’influence sociale et l’autorité morale.
Les chroniques africaines gardent la mémoire des femmes dont l’autorité ne faisait pas débat :
Amina de Zazzau, conquérante du royaume de Zaria (Nigeria) ;
Yaa Asantewaa, qui mena la guerre contre l’empire britannique (Ghana) ;
Nzinga Mbande, qui défia pendant des décennies la puissance portugaise (Angola).
Et le Sénégal lui-porte la mémoire de femmes même dont la dignité continue d’éclairer notre histoire : Ndaté Yalla Mbodj, dernière reine du Walo, Aline Sitoe Diatta, figure spirituelle et résistance de la Casamance.
C’est pourquoi les luttes contemporaines doivent rester attentives à une vérité simple : les combats pour la dignité sont universels, mais leurs formes doivent rester enracinées dans l’histoire et les réalités culturelles des sociétés.
Car une lutte qui ignore son propre héritage finit souvent par perdre sa pertinence.
Mais l’histoire sénégalaise porte aussi une mémoire plus tragique et plus radicale : celle des femmes de Nder, qui, face à la capture et à l’esclavage, choisit l’ultime souveraineté de leur dignité. Et cette mémoire n’appartient pas seulement aux chroniques anciennes. Dans certaines terres d’Afrique, des reines continuent encore aujourd’hui de porter l’autorité de leurs peuples, comme pour rappeler au monde que la souveraineté n’est pas une nouveauté, mais une vieille connaissance de nos civilisations féminines.
Ces femmes n’étaient pas des exceptions folkloriques. Elles étaient l’expression d’une réalité plus profonde : dans de nombreuses sociétés africaines, la place des femmes participait à l’équilibre du pouvoir et à la stabilité des communautés. Cela ne signifie pas que nos sociétés étaient parfaites. Elles connaissaient aussi des contraintes, des hiérarchies et des injustices.
Mais l’histoire des femmes n’est pas faite uniquement de combats contre l’injustice extérieure. Elle est aussi traversée par une question plus délicate, que beaucoup préfère éviter.
Il arrive parfois que la femme combatte la femme. Non par nature. Mais par solitude. Par peur de perdre une place chèrement acquise. Par reproduction de systèmes où l’on a appris que l’ascension se faisait seule et que la réussite devait se défendre comme un territoire. Ainsi certaines portes, une fois franchies, se referment derrière celles qui les ont ouvertes.
Pourtant, le véritable leadership féminin ne se mesure pas au poste que l’on occupe. Il se mesure à la capacité d’élargir le chemin. Une femme qui réussit seule est une réussite individuelle. Mais une femme qui élève d’autres femmes crée une trajectoire collective.
Nos sociétés l’étaient constituées depuis longtemps. Il existait autrefois, dans nos communautés, des pratiques discrètes mais essentielles de transmission entre femmes. Le ndeyalé et le magalé n’étaient pas de simples titres honorifiques ni des relations sociales de convenance. Ils étaient des liens de confiance.
Lorsqu’une famille choisissait une ndey pour une jeune fille, elle ne cherchait pas la richesse ni le prestige. Elle choisissait une femme reconnue pour sa sagesse, sa droiture, son sens de la mesure. Cette femme devait alors une présence attentive dans la vie de l’enfant : une conseillère, une confidente, parfois un refuge dans les moments difficiles.
Le magalé reposait sur une logique similaire : une grande sœur choisie pour accompagner, orienter, et transmettre.
Ces institutions modestes mais profondes créaient une chaîne invisible de solidarité féminine. Les aînées n’étaient pas seulement respectées : elles avaient la responsabilité d’éclairer celles qui ultérieurement après. Avec le temps, certaines de ces pratiques ont changé de nature. Elles se sont parfois rapprochées de logiques sociales ou matérielles qui n’étaient pas leur vocation première.
Mais leur esprit originel reste une leçon précieuse. Car bien avant que l’on parle de mentorat, de leadership féminin ou d’accompagnement intergénérationnel, nos sociétés avaient déjà inventé leurs propres formes de transmission.
Car aucune lumière n’éteint une autre lumière.
Au contraire.
Lorsqu’une flamme en allume une autre, la première ne diminue pas : elle s’éclaire davantage.
Et lorsque plusieurs flammes se rejoignent, elles ne se coïncident pas. Elles deviennent un faisceau capable d’éclairer la route, de rassurer ceux qui marchent, et de guider celles qui viennent après.
C’est peut-être là que le 8 mars doit évoluer.
Non pas seulement comme un moment de célébration. Mais comme un moment de réactivation de cette ancienne sagesse : celle où les femmes ne cherchent pas seulement à réussir, mais à faire réussir.
Non pas pour supprimer la fête. Non pas pour mépriser le pagne. Les femmes ont droit à la joie, à la reconnaissance, aux gestes symboliques.
Mais à côté du symbole, il est temps d’ouvrir un horizon plus vaste. Car offrir un pagne est un geste aimable. Mais offrir des capacités est un geste transformateur. Une journée de formation peut changer une trajectoire. Un programme de mentorat peut révéler un leadership. Une transmission d’expérience peut construire une autonomie durable.
Si les entreprises, les institutions et les organisations veulent honorer les femmes le 8 véritable mars, elles peuvent commencer par transformer cette journée en moment de renforcement réel : des formations, des espaces de mentorat, des dialogues intergénérationnels, des initiatives concrètes pour soutenir l’autonomie économique des femmes.
Le pagne célèbre. Mais la connaissance est libérée.
Et les femmes, héritières d’une longue mémoire de courage et de dignité, méritent sans doute les deux : la joie du symbole et la puissance de l’horizon.
Le 8 mars n’a peut-être pas besoin d’être aboli.
Il a simplement besoin de grandir.
Pour que la fête n’efface pas la mémoire. Et que la mémoire continue d’ouvrir les chemins.
Astou Thiam
Chercheuse à l’Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal



