CES FEMMES INVISIBLES QUE PERSONNE NE PROTÈGE (Tara Ndiaye)

Ils sourient sur les réseaux. Ils inspirent. Ils ont « donné du pouvoir ». Ils vendent du rêve à des milliers d’abonnés qui, chaque matin, défilent leurs vies parfaites comme on tourne les pages d’un magazine. Mais derrière certaines de ces fenêtres, quelqu’un fait le ménage. Quelqu’un cuisine. Quelqu’un se lève à l’aube pour habiller un enfant, le nourrir, puis recommencer. Quelqu’un dort peu, mange ce qui reste, ne sort jamais. Quelqu’un qui n’a ni contrat, ni papiers, ni voix. Ce quelqu’un a un nom. Elle s’appelle Sandrine Yapi. Elle avait 34 ans lorsqu’elle a quitté la Côte d’Ivoire pour venir travailler à Marrakech. Ce qu’elle a vécu pendant deux ans mérite d’être dit haut et fort. Colline Euchin, propriétaire du riad Maison Nalos à Marrakech (@maisonnalos) Le nom mérite d’être énoncé clairement, dès le départ. Précisons d’emblée que les faits rapportés ici concernent exclusivement la sphère privée de Colline Euchin, et non l’activité commerciale de son établissement. Mais ce qui se passe dans la sphère privée d’une personne, lorsqu’il s’agit de l’exploitation d’autrui, ne peut rester dans l’ombre sous prétexte d’une frontière commode entre vie privée et vie professionnelle. Le témoignage de Sandrine est détaillé, précis et daté. Et il n’est pas isolé. Elle fait partie d’un ensemble de témoignages recueillis contre Colline Euchin, qui dessinent un schéma cohérent et inquiétant. De nounou à esclave domestique : ce que dit la loi Sandrine est recrutée en avril 2023 pour s’occuper de Solan, le fils de Colline Euchin. Très vite, le cadre initial explose. Elle devient à la fois nounou, femme de ménage, cuisinière et blanchisseuse. Sept jours par semaine. Seize à vingt heures par jour. Sans repos. Sans contrat. Malgré des promesses répétées et restées lettre morte pendant deux années entières. Ce que décrit Sandrine n’est pas seulement moralement inacceptable. C’est illégal. Au Maroc, la loi no. La loi 19-12 en vigueur depuis octobre 2018 est claire : tout employeur est tenu de conclure un contrat de travail écrit et légalisé, remis en triple exemplaire, dont une copie déposée à l’inspection du travail. L’absence de contrat expose l’employeur à une amende de 3 000 à 5 000 dirhams. S’il s’avère qu’il a forcé une personne à travailler, l’amende s’élève à 25 000 à 30 000 dirhams, avec une peine d’emprisonnement d’un à trois mois en cas de récidive. La même loi plafonne la durée du travail à 48 heures par semaine et garantit un jour de repos hebdomadaire. Seize à vingt heures de travail quotidien, sept jours sur sept, sans repos ni rémunération finale : chaque élément du témoignage de Sandrine correspond à une infraction grave au regard de la loi marocaine. Les menaces comme outil de contrôle : une circonstance aggravante Quand Sandrine commence à voir trop de choses, à trop en savoir, le ton change radicalement. Colline Euchin lui annonce clairement les conséquences si elle parle : plainte à la police, prison. « Vous n’avez pas de papiers », lui a-t-on dit. Sous-entendu : vous n’existez pas. Vous ne pouvez rien faire. La mère de Colline Euchin, Madame Florence, va encore plus loin. Elle demande explicitement à Sandrine de ne répéter à personne ce qu’elle voit et entend dans cette maison. La peur, dans ces conditions, n’est pas une émotion. C’est une stratégie. Juridiquement, ces menaces ne sont pas anodines. Ils constituent une circonstance aggravante déterminante dans la qualification des faits. Le Maroc a adopté la loi n°27-14 du 25 août 2016 relative à la lutte contre la traite des êtres humains, qui incrimine explicitement l’exploitation par le travail, un délit puni d’une peine de 5 ans d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à la réclusion à perpétuité, aux termes des articles 448-1 et suivants du Code de la mer. du code pénal marocain. Les sanctions prévues comprennent des peines de prison de 5 à 30 ans et des amendes de 10 000 à 6 millions de dirhams. Le recours à la menace pour maintenir une personne vulnérable dans une situation de dépendance et de silence est précisément l’un des éléments constitutifs de cette infraction. Abandonnés, sans salaire, sans abri. Le mois dernier, Sandrine n’est pas payée. Elle contacte la famille de Colline Euchin. Silence total. Elle se retrouve sans argent, sans logement, dans un pays étranger. Elle se retrouve à la rue. Pas au sens figuré. Dans la rue. Là encore, la loi est explicite. Les articles 362 à 365 du Code du travail marocain régissent la périodicité et les modalités de paiement des salaires. L’article 370 impose à l’employeur de délivrer une fiche de paie détaillée, document indispensable pour certifier le paiement du salaire. Ne pas payer un employé n’est pas une négligence. Il s’agit d’une infraction grave. Un témoignage parmi d’autres Ce que nous publions aujourd’hui n’est pas un cas isolé. Elle fait partie d’un ensemble de témoignages recueillis contre Colline Euchin, propriétaire du Riad Maison Nalos (@maisonnalos), qui dessinent un schéma cohérent : des personnes vulnérables maintenues dans la dépendance, réduites au silence par la menace, puis abandonnées sans recours. Le témoignage de Sandrine est le premier que nous rendons public. Ce ne sera pas le dernier. Un schéma qui n’est pas sans rappeler d’autres affaires Le cas de Colline Euchin n’est pas sans rappeler une autre affaire qui a fait la une des médias français en septembre 2025. Sonia Tlev, influenceuse fitness suivie par près de deux millions d’abonnés sur Instagram et créatrice du célèbre « Top Body Challenge », a été visée par une plainte pour traite des êtres humains déposée par une ancienne employée de maison philippine de 45 ans. Les faits rapportés par Libération ressemblent d’une manière inquiétante à ce que vit Sandrine : travailler sept jours sur sept, de 6 heures du matin à 23 heures, entre Dubaï et Paris, sans papiers, sans liberté de mouvement. Même mécanisme de contrôle par la peur : « Quand j’ai demandé un jour de congé, elle m’a dit que mon visa était expiré, que j’étais sans papiers et que si je sortais, la police m’arrêterait. » Une deuxième ancienne employée a confirmé ces faits au quotidien. Sonia Tlev nie les accusations. L’affaire est actuellement sous enquête. Mais la ressemblance entre les deux situations est frappante : une femme visible, célèbre, inspirée ; une employée étrangère, vulnérable, sans recours ; des menaces liées aux papiers ; une exploitation caractérisée. Ce n’est pas un C’est un modèle, ce n’est pas un fait divers. C’est un système. Il existe un marché de femmes invisibles, maintenues dans la dépendance par la précarité administrative, l’isolement géographique et la peur des autorités. Ce marché prospère parce que personne ne le regarde, et parce que ceux qui exploitent savent très bien choisir leurs victimes : des étrangères, sans papiers, sans réseau, sans recours apparent. en vue de leur exploitation, notamment à travers des conditions de travail ou d’hébergement contraires à leur dignité. La peine principale est de sept ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende, aggravés selon les circonstances. Les faits décrits dans ce témoignage rassemblent plusieurs des éléments constitutifs de cette qualification : recrutement, dépendance totale, conditions de travail inhumaines, menaces, non-paiement, abandon. pour parler. Elle est prête à témoigner devant toute autorité compétente. Ce courage mérite respect, protection et poursuites judiciaires. Les faits sont là. Les témoignages sont là. A Colline Euchin, propriétaire du Riad Maison Nalos, et à tous ceux qui se reconnaissent dans ces pratiques : l’invisibilité a une limite.



