Combats et tragédies des femmes du Peuple

Depuis quelques mois, je suis confronté à un exercice sur ne peut plus difficile, celui de remettre en cause ma certitude selon laquelle, dans notre société, le monde rural au monopole de la violence conjugale. En regardant les féminicides à foison dans les villes, ces derniers jours, je me demande comment j’ai pu croire à une telle calembredaine. Peut-être est-ce le fait que j’ai grandi dans un milieu où la violence sexuelle et sexiste est en partie liée au mariage et aux structures fondamentales de la communauté ; et où le rapport à la femme est déterminé par des règles produites et conservées par un traditionalisme social extrêmement violent. De fait, le mariage rime avec la violence. L’on utilise d’ailleurs une terminologie sacrificielle pour désigner l’institution.
Masculinité et brutalité
Pas un jour sans que l’on ne découvre, sur la Toile, des informations afférentes à des violences sexuelles et sexistes. Ces tragédies rythment notre quotidien. Telle fillette (ou telle femme) a été violée et parfois rouée de coups jusqu’à la mort ; tel individu a été appréhendé en train de s’adonner à des actes sexuels répréhensibles ; tel homme d’âge mûr a violé une enfant, qui a eu le malheur d’être sensuelle trop tôt ; tel mari a été envoyé en prison pour avoir décapité sa femme au nom d’un certain fantasme de la virilité. Voilà la situation extrêmement tragique dans laquelle se trouve notre pays. Sans doute devons-nous non seulement tâcher de comprendre à quel point la « misère sexuelle » gangrène notre société, mais aussi de mettre le holà à la frénésie de violence sexuelle à laquelle nous assistons.
Quand je me plais à lire les informations afférentes à la violence sexuelle et sexiste -ce que je fais au quotidien-, je pense immédiatement aux femmes du monde rural, celles qui, à vrai dire, subissent une double persécution. En effet, elles sont persécutées par la société et ses règles violentes du patriarcat ; elles sont aussi persécutées par la manière dont on les exclut du débat public. On écrit rarement leurs souffrances et leurs histoires. N’ayant pas la possibilité de clamer leur courroux à tue-tête, ces femmes n’ont que le silence et la soumission pour survivre. D’ailleurs, la société leur inculque, entre autres foutaises, l’idée selon laquelle une femme doit se taire, se soumettre à une autorité masculine, travailler comme une obsédée pour la réussite de ses enfants (quand un homme rate sa vie, et quels que soient les raisons de sa déconfiture, c’est la faute de sa mère car les mères vertueuses ont essentiellement des rejets qui réussissent dans tous les domaines), en dépit des injustices dont elle est victime au quotidien. Par exemple, le viol n’existe quasiment pas dans cet environnement rustique. Une femme digne de ce nom ne doit pas se plaindre d’avoir été violée ; une enfant violée est responsable de ce qui lui arrive, car elle devait rester dans le giron de sa mère. En un mot, un homme excité par une femme ne peut que réagir, à savoir assouvir impunément son désir sexuel. C’est une expression brutale de la masculinité.
Le prix impayable de la liberté
Le mariage étant un cul-de-sac et une fin en soi, quitter le domicile conjugal est un acte politique que la société réprime à tout rompre. De ce fait, la femme préfère rester dans sa maison et attendre la réussite hypothétique de ses enfants, dusse-t-elle trépasser dans des conditions inhumaines. J’ai grandi dans un village où cette norme est très prégnante, et où l’institution du mariage légitime, par un ensemble de discours et d’actes coutumiers, la violence sous toutes ses formes. Le mariage, qui est l’accomplissement de la vie de toutes les femmes, délimite les imaginaires de celles-ci ; la vie se limite à la recherche du bonheur introuvable des mâles.
En règle générale, la maisonnée conjugale est une basse-fosse pour les femmes. Pour se dépêtrer de cet environnement suffocant, elles doivent payer un prix, celui de la liberté, ce qui n’est pas une sinécure. Car, dans notre société, surtout dans le monde rural, il y a cette norme tenace selon laquelle, sur le plan financier, les femmes doivent dépendre des hommes et de leurs lubies. De ce fait, l’on a donné aux mâles une arme redoutable qu’ils utilisent sans retenue pour tasser les femmes dans la vie conjugale. Dans ma vie bucolique, j’ai beaucoup entendu mon père, cette brute, dire à ma mère qu’elle n’a pas où aller au cas où elle aurait l’idée téméraire de divorcer et de partir ; qu’elle ne peut rien faire dans sa vie sinon garder les enfants et s’occuper des tâches ménagères ; qu’elle n’a pas d’avenir ailleurs parce que sa vie est déjà ringarde, son corps excédé ; et qu’elle ne peut pas trimballer ses enfants partout. Donc elle n’a qu’à rester dans son ménage désuni, même si elle suffoque. C’est son affaire. Cette expérience sur ne peut plus tragique est celle de plusieurs femmes, qui ne peuvent pas payer le prix de la liberté, à savoir quitter leur domicile conjugal pour aspirer à une vie beaucoup plus épanouie.
Il ne s’agit pas de dire que l’expérience des femmes de mon village est celle de toutes les femmes du pays. C’est une généralité contre laquelle il faut se prémunir. Car il ne fait pas de doute que les citadines ont des moyens d’expression et de lutte que les campagnardes n’imaginent même pas. De ce fait, il tromperait de ranger leurs expériences de vie sous la même catégorie. Mais l’on peut dire ceci : partout la violence de la masculinité détruite des vies féminines ; partout le prix de la liberté est impayable pour la plupart des femmes, ce qui oblige celles-ci à rester dans des lieux où la vie est si désagréable. En somme, la domination masculine, comme Pierre Bourdieu, est un pilier fondamental de notre société. Et une certitude contre laquelle, sans doute, il faut se battre.
Par Baba DIENG



