Comment le régime Pastef orchestre la régression des droits des femmes

Sous couvert de souveraineté et de rupture, le régime Pastef consacre une régression silencieuse des droits des femmes.
Un pays qui a appris à compter les femmes
Le Sénégal n’est pas une page vierge. Avant Ousmane Sonko, avant le Pastef, avant cette rhétorique de rupture qui a enivré une jeunesse légitime dans ses colères, ce pays avait une histoire avec ses femmes qui était imparfaite, contradictoire, mais réelle.
Ndaté Yalla Mbodj régnait au XIXe siècle sur le Walo avec l’autorité d’un chef d’État. Les femmes sénégalaises ont porté les marchés, les foyers, les partis. Dans les années 1960-70, la première génération de femmes instruit se battait déjà pour l’abolition de la polygamie. En 1972, Léopold Sédar Senghor inscrivait la monogamie comme option dans le Code de la famille. Ce n’était pas suffisant, mais c’était une direction.
En 2001, Mame Madior Boye devenait la première femme Premier ministre du Sénégal. En 2010, l’Assemblée nationale a voté une loi sur la parité contraignante, établissant le pays au sixième rang mondial pour la représentation des femmes au Parlement. En 2022, 42,7 % des députés sont des femmes. Sous Macky Sall, huit femmes occupent des postes de secrétaires d’État et Aminata Touré préside le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE).
Ce pays savait compter les femmes. Jusqu’au 5 avril 2024.
Le 5 avril, ou l’effacement en douceur
Ce jour-là, Ousmane Sonko a annoncé la composition de son gouvernement. Vingt-cinq ministres, cinq secrétaires d’État. Quatre femmes. 13%. En dessous du gouvernement précédent. En dessous de la loi sur la parité. En dessous de ce que l’histoire de ce pays était en droit d’attendre.
Mais le chiffre n’est pas le pire. Le pire, c’est le symbole : le mot « femme » a été rayé du nom du ministère qui lui était dédié depuis des décennies. Fini le « ministère de la Femme, de la Famille, du Genre et de la Protection des Enfants ». Voici désormais le « ministère de la Famille et des Solidarités ». Un glissement sémantique qui dit tout. La femme n’est plus un sujet politique autonome. Elle est absorbée dans la famille, cette unité qui, dans l’imaginaire patriarcal, a toujours servi à la contenir.
Les organisations féministes, collectifs de la société civile, des centaines de voix se sont élevées. La réponse des fidèles du Pastef fut immédiate et révélatrice : les notions de parité et d’équité sont des concepts importés, contraires à nos valeurs. La compétence, pas le sexe. Comme si la compétence n’avait jamais été le critère lorsqu’il s’agissait de nommer des hommes.
Adji Sarr, ou l’accusatrice qu’on fait taire
On ne peut parler de Sonko et des femmes sans parler d’Adji Raby Sarr. En 2021, cette jeune masseuse l’accuse de viol et de menaces de mort. Lui balaie les accusations, les qualificatifs de « complot politique orchestré par Macky Sall ». Donc. La présomption d’innocence est un droit.
Mais voilà les faits qui ne relèvent pas du complot : Sonko n’a jamais nié avoir violé le couvre-feu sanitaire pour se rendre régulièrement dans ce salon de massage. Il a refusé de se soumettre à un test ADN. Il n’a pas daigné se présenter à son procès. Et surtout, il a déclaré publiquement, en parlant de son accusatrice : « Si je devais violer, je ne violerais pas quelqu’un qui ressemble à une guenon affligée d’un AVC. » Une phrase misogyne et déshumanisante, prononcée par celui qui dirige aujourd’hui le gouvernement du Sénégal. Son chef d’accusation a finalement été requalifié en « corruption de la jeunesse ». Il n’a pas purgé sa peine. Adji Sarr, elle, s’est réfugiée en Suisse.
Quant à un certain Bassirou Diomaye Faye qui n’était qu’un simple militant et soldat zélé. Sa mission du moment : défendre son gourou. Face à la journaliste Maimouna Ndour Faye qui s’indigne, il lui a lancé qu’elle n’avait jamais été violée et qu’elle ne pouvait donc pas comprendre. Avant d’ajouter, avec un aplomb confondant, qu’il en saura davantage qu’elle sur le sujet, fort de sa proximité avec des victimes de viol. Un argument aussi indécent qu’absurde. Nous étions en février 2021. Personne, à l’époque, n’aurait parié que cet homme deviendrait Président de la République du Sénégal trois ans plus tard. Et pourtant…
Voilà où nous en sommes : un Premier ministre dont la défense de son honneur a consisté à déshumaniser une femme, et un Président de la République dont le premier réflexe, face aux violences sexuelles, fut de décider qui avait le droit de s’indigner. Deux hommes formés à la même école, portés par le même mouvement, installés aujourd’hui aux deux plus hautes fonctions de l’État.
Le Sénégal a voté pour le changement. Il attend toujours de savoir lequel.
La polygamie, marqueur d’un projet de société
Bassirou Diomaye Faye est le premier président de l’histoire du Sénégal à avoir exhibé ses deux épouses sur le perron de la présidence, le jour de son investiture. Un fait inédit, même dans les pays arabes où la polygamie est légale et pratiquée. Une mise en scène assumée, acclamée par les milieux conservateurs comme un acte de « fierté africaine ».
Ousmane Sonko, lui, est également polygame, marié à deux femmes ou trois femmes selon différentes sources. Guy Marius Sagna, allié de la coalition, s’est converti à l’islam et a imposé une seconde épouse à sa première femme. Il a été félicité pour sa « force de caractère ».
Aujourd’hui, 35 % des ménages sénégalais sont polygames, contre 17 % dans les années 1970, une progression spectaculaire que ce régime contribue à normaliser par l’exemple. La polygamie n’est pas qu’une affaire privée : c’est un rapport de force institutionnalisé, où une femme se retrouve imposer, sans consentement réel, la présence d’une coépouse. Appeler cela « africanité » ou « culture », c’est utiliser les habitudes de la décolonisation pour habiller un patriarcat très ordinaire.
Les femmes-boucliers : une instrumentalisation clinique
Il faut reconnaître à Sonko une cohérence dans l’incohérence : quand il a besoin des femmes, il sait les trouver. Pendant son séjour en prison, ses épouses ont occupé le devant de la scène, servantes de visages humains à un homme absent. Les femmes du Pastef ont organisé, manifesté, mobilisé. Elles ont été l’armée de l’ombre qui a porté la victoire.
Une fois au pouvoir ? Quatre femmes dans un gouvernement de trente membres. Et des nominations utilisées. Yacine Fall, ancien fonctionnaire international, héritier du ministère des Affaires étrangères dans un premier temps, puis de la Justice dans la recomposition gouvernementale, un poste dont elle utilise, selon plusieurs observateurs, pour lancer des poursuites contre les opposants au régime. Aïda Mbodj, figure historique et grand soutien de la coalition, est nommée à la tête de la DER (Délégation générale à l’Entrepreneuriat Rapide). Un placard doré pour une femme qui méritait mieux.
La mécanique est limpide : les femmes sont mobilisées quand elles servent, récompensées quand elles se taisent, écartées quand elles pourraient contester. Ce n’est pas de l’inclusion. C’est de la politique de domestication.
« Elles ne trahiront jamais » : L’aveu d’un paternalisme
Le 9 mars 2026, à l’occasion des célébrations de la Journée des droits des femmes organisées à la Primature, Ousmane Sonko prononce une phrase appelée à devenir emblématique. Il faire déclarer davantage confiance à ses ministres femmes parce qu’il sait, dit-il, « qu’elles ne trahiront jamais ». Il ajoute vouloir confier « toutes les responsabilités aux femmes » pour lutter contre la corruption, en citant des statistiques selon lesquelles seulement 3,4 % des femmes seraient impliquées dans des affaires de corruption. On pourrait se réjouir d’une telle déclaration. On devrait s’en alarmer. Car regardons ce que cette phrase révèle : les femmes sont valorisées non pas pour leur compétence, leur vision, leur leadership, mais pour leur loyauté et leur obéissance supposée. Elles sont « fiables » parce qu’elles ne trahissent pas. Ce n’est pas un éloge. C’est une cage dorée. C’est l’image de la bonne épouse transposée à la sphère politique : docile, loyale, utile. Jamais égale.
Cette déclaration intervient alors que ce même Sonko préside un gouvernement où 87 % des postes ministériels sont occupés par des hommes. La contradiction serait comique si elle n’était pas aussi grave.
La rupture qui n’a pas eu lieu
Le Pastef s’est présenté comme la génération de la rupture. Rupture avec la Françafrique, avec la corruption, avec les élites prédatrices. C’est sur ces promesses qu’une jeunesse désespérée a voté, a manifesté, est morte dans les rues de Dakar.
Mais il est une rupture que ce régime refuse absolument d’opérer : la rupture avec le patriarcat. Bien au contraire, en supprimant le ministère de la Femme, en normalisant la polygamie au sommet de l’État, en instrumentalisant les femmes comme protégées ou comme symboles de loyauté, en traitant une accusatrice de violations avec un mépris abyssal, le régime Pastef installe une régression enveloppée dans le drapeau vert de la souveraineté africaine.
Ndaté Yalla ne reconnaîtrait pas son pays. Les femmes qui se sont battues pour la parité en 2010 regardent avec stupéfaction. Et les quelques femmes ministres restantes savent à quoi elles servent : à prouver que tout va bien, pendant que le mot « femme » a été effacé de la porte de leur ministère.
Aicha Fall Ba est économiste, membre de la Cellule Analyses et Prospective de l’APR.



