Société, Culture

Comment le Sénégal colonial s’est invité dans les salons français

(SénéPlus) – Dans un texte publié le 27 décembre 2025 sur le site Histoires Crépues, l’autrice Penda révèle comment la “famille Sénégal” d’un jeu pour enfants des années 1950 a servi de vitrine à l’imaginaire colonial français, condensant tous les stéréotypes racistes sur l’Afrique en quelques cartes colorées.

Le choix du Sénégal pour représenter l’Afrique entière dans ce jeu n’est pas un hasard. « Le Sénégal occupe une place centrale dans l’imaginaire colonial français, perçu comme le berceau de la colonisation en Afrique de l’Ouest », explique Penda, qui rappelle le rôle historique des quatre communes emblématiques (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar) « premiers bastions de l’expansion française dès le XVIIe siècle ».

L’autrice souligne que « Dakar était d’ailleurs le centre administratif de l’Afrique-Occidentale française (AOF) », ce qui explique pourquoi « les « Sénégalais » incarnent l’africain colonisé dans son ensemble ». Cette position stratégique justifie « leur omniprésence dans les objets, affiches et produits coloniaux (savons, cafés, cartes postales, jeu de 7 familles…) ».

Sur les cartes du jeu, la famille sénégalaise est enfermée dans un ensemble de représentations racialisantes. « Peau très sombre, lèvres épaisses, vêtements minimalistes, toujours placés au cœur d’un décor sauvage », décrit Penda, avant d’ajouter que « ces choix visuels s’inscrivent dans une longue tradition d’iconographie coloniale ».

L’auteur démontre comment ces images participent d’une stratégie politique : « En représentant les Africains comme “proches de la nature”, joyeux et enfantins, ces images les déshumanisent et les répliquent dans un rôle passif et atemporel. » Le verdict est sans appel : « Il ne s’agit pas d’un simple style graphique, mais d’une stratégie symbolique : naturaliser la différence raciale pour la rendre inoffensive et justifier la domination. »

Le choc d’une découverte tardive

Penda raconte sa propre expérience avec ces cartes, jouant enfant chez ses grands-parents maternels dans blancs le nord de la France. « À l’époque, je jouais sans vraiment observer les cartes. J’étais même fière, presque inconsciemment, de cette famille sénégalaise : la première que je voulais « acquérir » », confesse-t-elle.

Ce n’est que des années plus tard, lors d’une visite familiale, que le voile tombe : « En revoyant ces images, j’ai ressenti un malaise profond, presque du dégoût. Comment avais-je pu passer à côté de cela pendant toutes ces années ? » Elle analyse ce phénomène comme le résultat d’« une socialisation raciale nourrie par une société raciste ».

L’analyse révèle que certains détails sont même géographiquement erronés. La mère de la famille Sénégal porte « des anneaux autour du cou », mais « ces accessoires […] renvoient aux « femmes girafes », originaires de Birmanie ou d’Afrique australe, et non du Sénégal », observe Penda. « Cette confusion montre que l’imaginaire colonial mélangeait fantaisie et ignorance, inventant une Afrique fictive à coups de clichés. »

Les hommes ne sont pas épargnés. Le grand-père est montré chassant un crocodile « dans une posture presque animale », tandis que « le père apparaît paresseux sur une pirogue avec son fils, transportant des bananes ». L’autrice décode cette image : « Ici, le fruit n’est pas innocent : il rappelle la célèbre figure publicitaire de Banania, où l’homme noir est associé à la banane et représente comme un être proche du primate. Cette image transforme le Noir en créature gourmande et animale. »

Une leçon de domination déguisée en jeu

La grand-mère sénégalaise tue un poulet, la mère prépare le dîner, « toutes deux coiffées d’un os dans les cheveux ». La fille joue avec un hippopotame, le fils est représenté avec « un ventre rond ». « Chaque détail comme la posture, les objets, l’alimentation contribue à une vision primitivisante : l’Afrique est joyeuse mais infantile », conclut Penda.

Cette famille sénégalaise fictive fonctionnait comme un outil pédagogique pernicieux. « Sous couvert de divertissement, le jeu devient une petite leçon coloniale : apprendre aux enfants à reconnaître les « autres » pour mieux confirmer qui reste au centre du monde », résume l’autrice.

La réaction de la famille de Penda lorsqu’elle leur fait remarquer le caractère problématique du jeu est révélatrice : « Oui, on joue, mais on n’a jamais vraiment fait attention. » Ce « jamais fait attention » illustre précisément le danger de ces représentations normalisées : « Le racisme par l’image, quand il est normalisé, peut passer totalement inaperçu, infiltrant l’inconscient collectif sans susciter de réflexion immédiate. »

L’analyse de Penda démontre comment le Sénégal colonial, transformé en carte à jouer, a servi de passerelle pour enseigner aux enfants français une vision hiérarchisée et déshumanisante de l’Afrique, un héritage dont les effets successifs de se faire sentir dans l’imaginaire collectif français contemporain.

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