[ Contribution] LE SÉNÉGAL ENTERRE SES FILLES SOUS LE POIDS DU SILENCE (Paul Sedar Ndiaye)
![[ Contribution] LE SÉNÉGAL ENTERRE SES FILLES SOUS LE POIDS DU SILENCE (Paul Sedar Ndiaye) [ Contribution] LE SÉNÉGAL ENTERRE SES FILLES SOUS LE POIDS DU SILENCE (Paul Sedar Ndiaye)](https://www.dakaractu.com/photo/art/grande/95651083-66835608.jpg?v=1774609711)
Et ces chiffres ne représentent que la partie visible de l’iceberg : d’innombrables cas restent enfouis dans le silence des foyers, étouffés par la honte, le masla (arrangement à l’amiable) et la soutoura (discrétion). L’année 2025 venait à peine de commencer que l’horreur arriva. Dans la nuit du 31 décembre 2024 au 1er janvier 2025, Souadou Sow, dite « Journal », âgée d’à peine 12 ans, a tragiquement perdu la vie. En décembre, Bintou Guèye, 33 ans, a été abattue dans la tempe par son mari à Keur Mbaye Fall, lors d’une prétendue « farce » avec une arme à feu.
Entre ces deux dates : une litanie de meurtres, un mécanisme d’impunité. Une femme sur trois : les chiffres de la honte Les féminicides ne sont que le sommet d’une montagne de violence. Selon une enquête nationale de l’ANSD (Agence nationale de la statistique et de la démographie) publiée en novembre 2024 avec le soutien d’ONU Femmes, près de 31,9% des femmes sénégalaises ont déclaré avoir subi au moins une forme de violence au cours des douze derniers mois.
Ces violences sont physiques, psychologiques, sexuelles ou économiques. Ce taux, en hausse par rapport aux 27 % enregistrés en 2022, s’élève à 42,7 % chez les filles âgées de 15 à 24 ans. Plus alarmant encore : 70 % des femmes déclarent avoir déjà subi des violences au sein de leur couple. Ces violences surviennent principalement dans le contexte conjugal et familial – cet espace qui devrait protéger et qui, trop souvent, tue. EN CHIFFRES • 31,9 % des femmes ont subi des violences au cours des 12 derniers mois (ANSD, 2024) • 42,7 % chez les jeunes femmes de 15-24 ans • 70 % des femmes déclarent avoir subi des violences au sein du couple • 18 féminicides médiatisés en 2025 — plus d’une femme tuée par mois Le patriarcat comme système, l’impunité comme carburant Ce n’est pas la colère d’un homme qui tue. C’est un système.
Les assassins de Mariama Ba, mère de sept enfants, poissonnière à Keur Massar, qui avait refusé des relations sexuelles après une journée épuisante ou de Bintou Guèye se réfugient derrière des prétextes : « désobéissance », un « dîner tardif », « provocation ». Dans nos sociétés, une femme peut encore mourir pour un repas jugé insuffisant. Ces justifications ne sont pas des accidents, elles révèlent la persistance de rapports de domination structurés par le genre, légitimés par une lecture déformée de la tradition et de la religion. La loi elle-même crée l’impunité. Le fémicide n’existe pas dans le code pénal sénégalais ni dans les accusations.
Résultat : les faits sont systématiquement requalifiés, souvent en « meurtre passionnel », une terminologie qui, d’emblée, minimise le crime et protège le coupable. Depuis la criminalisation du viol en 2020, seules deux affaires ont été jugées, faute de moyens, de sensibilisation et de soutien aux victimes. Le langage absout les agresseurs. Le silence institutionnel achève les victimes. « Luy Jot Jotna » : la société civile dit stop Face à cette violence étatique par omission, la société civile s’est organisée.
La campagne « Luy Jot Jotna c’est l’heure » en wolof a rassemblé une vingtaine d’organisations féministes et de défense des droits humains. Le 29 décembre 2025, lors d’une conférence de presse à Dakar, la coalition réclame : la reconnaissance du fémicide comme délit spécifique dans le code pénal sénégalais, la réforme du Code de la famille, et la mise en place de véritables mécanismes de prévention et d’hébergement des victimes. Nommer vous permet de mieux vous battre. « Au-delà de la sanction, il s’agit aussi de dissuasion », a déclaré la militante Suzanne Sy. La pression a eu un premier effet symbolique : pour la première fois dans l’histoire du Sénégal, le terme « fémicide » a été prononcé par un chef d’État. Une véritable avancée, mais que les associations jugent « largement insuffisante » tant qu’aucune réforme concrète ne l’accompagne. Sept députés ont signé la pétition.
Mais un élu du parti au pouvoir a déclaré publiquement que « les féminicides n’existent pas au Sénégal ». La phrase résume à elle seule l’ampleur du déni. Ce que devrait faire la loi. Ce que la société doit refuser. Une femme n’est pas la propriété privée d’un homme. Son corps n’est pas un territoire de domination. Sa vie n’est pas une monnaie d’échange pour des egos blessés. Ces évidences que l’opacité de certaines mentalités s’obstinent à obscurcir doivent désormais être inscrites dans le droit sénégalais – et non seulement proclamées. L’Afrique mérite mieux que cette mascarade où la brutalité des meurtres patriarcaux vit en toute impunité.
Le Sénégal mérite mieux que cette Teranga à géométrie variable, généreuse avec les étrangers et meurtrière avec ses propres filles. Prévenir. Nommer. Légiférer. Protéger. Ces quatre verbes ne constituent pas un programme féministe. Ils constituent le fondement d’un État qui protège tous ses citoyens. Le contrat social est rompu lorsque la cellule familiale devient le premier lieu de danger pour une femme. Tant que les maisons resteront des cimetières silencieux, l’âme entière de la nation sera étouffée.
PAUL Sédar Ndiaye (Écrivain)


