Société, Culture

Dakar, ville-monde blessé mais vivant

Le beau-livre « Dakar – Traces et horizons », coédité par Vives Voix et le Collège universitaire d’architecture de Dakar (janvier 2026, 346 pages), est à la fois une promenade instructive dans les allées de la riche et tumultueuse histoire d’une ville qui offre à ses habitants et à ses visiteurs les délices de ses entrailles, ses blessures, ses espoirs, sous la plume, la voix et la mémoire d’hommes et de femmes qui ont un rapport parfois contrarié avec elle, mais toujours aimant et amoureux.

Est-ce parce qu’on s’y a envoyé malgré tout en sécurité et en paix avec soi ? Peut-être… Le journaliste et socio-anthropologue Moustapha Sène, en tout cas, part de « la réputation de lieu sécure de Dakar » (qui) n’est pas surfaite et son étymologie – Dëkk raw (le pays où est sauvé) – non usurpée, pour livrer une réflexion qui a des relents anthropologiques sur « la ville vue des esprits », « le Dakar de l’entre-deux », sous « l’ombre de l’imposante statue du Monument de la Renaissance africaine », et « ce que dit le mythe lébou sur les origines de Dakar ».

Ainsi donc, c’est cette ville de Dakar « toujours convoitée, toujours demandée, souvent sublimée, encore désirée » – pour reprendre le mot de l’architecte Annie Jouga – qui tente de raconter les 29 contributeurs sollicités pour donner corps à une œuvre qui mêle conte, histoire, géographie, balade architecturale, création littéraire, poésie, critique sociale et politique, flânerie curieuse et inspirante. De fait, Annie Jouga dit qu’il s’agit de « regarder la ville autrement en prenant conscience des mécanismes qui la façonnent, s’interroger des démolitions de certains de ces ouvrages qui en font son identité ».

Dans sa préface de l’ouvrage, l’historien Mamadou Diouf dresse, éléments d’histoire et d’anthropologie à l’appui, une esquisse du bilan du rapport que les présidents qui se sont succédé à la tête du pays ont eu avec Dakar : « Senghor a voulu garder les couleurs, les odeurs, les paysages et les parcours de cette ville coloniale si africaine (…) Abdou Diouf s’est peu soucié de la ville sauf à lui ôter les habitudes de lumière culturelle que son précédent le forçait à endosser (…) (Abdoulaye) Wade et (Macky) Sall ont systématiquement défiguré la ville, en quête de leur modernité empruntée (…) ».

Derrière la critique argumentée et justifiée de ce que Dakar est devenue, portée par tous les contributeurs, il y a beaucoup d’amour et de poésie dans le livre. Comme dans le texte de la romancière et scénariste Amina Seck qui « porte Dakar en héritage, comme une marque indélébile » dans sa mémoire et dans son sang. Même si ce Dakar qui l’a « façonnée » et « forgée », lui a enseigné « la patience et l’audace », est « aussi blessée », « ploie sous le poids de l’exode, de la spéculation, de la cherté de la vie ».

“Dakar est ma ville-monde. Dans son tumulte, j’entends la musique de mes origines, écrit Amina Seck dans un élan si poétique (…) (Dakar) est ma mémoire et mon avenir, ma blessure et ma guérison, ma terre et mon horizon. Dakar, je l’honneur comme une mère. Je l’aime comme une évidence.”

« Centenaire mon amour » est le titre de la contribution de l’historienne et journaliste Henriette Niang Kandé, pour quiDakar renvoie parfois, à côté de la perception idyllique à laquelle (sa) sensibilité s’incline, l’image d’un milieu dur, implacable”. Elle parle d’une “ville de féconds possibles”, “symbole de nos lâchetés et de notre égoïsme”, pertinente qu’en dépit de tout, elle continue à aimer Dakar.

«Dakar nous habitait, et nous habitations Dakar»

Les souvenirs familiaux de la maison de ses parents à la Patte d’Oie, c’est ce qu’évoque avec la douceur qui la caractérise Ghaël Samb Sall. « Il est des souvenirs qui ont la force d’un songe persistant », écrit-elle, se rappelant « le rire tonitruant » de son père Ababacar Samb Makaharam, pionnier cardinal du cinéma sénégalais et africain, « qui faisait trembler les murs, mais si réconfortant », et « la douceur infinie de (sa) mère, Line, dont la présence enveloppait (leurs) soirées d’hivernage comme un pagne protecteur ».

Et quand on lit les contributeurs à cet ouvrage sur Dakar, le lecteur sait où il est, entre des senteurs, des sons, des rythmes, des histoires qui ont fait l’identité à la fois fixe et changeante, en mutation, mais reconnaissable entre mille de Dakar.

“Mes sœurs et moi ne savions pas encore qui nous étions, mais nous savions où nous étions. Dakar nous habitait, et nous habitations Dakar…”, dit Ghaël Samb Sall. Elle ajoute : “Dakar s’est inscrit dans ma peau comme un ADN, un héritage puissant qui, j’en suis certain, résistera à des générations. Car une ville ne se construit pas seulement avec du béton et de l’asphalte ; elle se bâtit dans le cœur des femmes et des hommes qui la traversent, qui l’aiment, la maudissent et la rêvent. Son corps est mobile, mouvant, peut-être même submersible, menacé par la montée des eaux et les tempêtes de l’histoire».

Au fil des pages, le lecteur plonge dans « la poétique d’une ville », qui « n’est pas un guide touristique mais une balade agréable et instructive dans laquelle se tissent en torsade des rencontres, des édifices de l’iconographie ballotés par les vagues océanes ».

Boubacar Boris Diop parle de « la presqu’île déshydratée », pertinente au paradoxe d’une ville, Dakar, sa « presqu’île natale issue des vagues de l’Atlantique et pourtant chaque jour un peu plus en manque d’eau potable ». “L’autre paradoxe, relève de l’écrivain, est que ses habitants ne voient ni ne sentent jamais le bleu à chaque instant recommencé de l’océan. Cette « évaporation » du grand large est d’autant plus choquante qu’elle nous a tous pris par surprise. Ça a été comme de s’apercevoir au réveil que les voisins ont eu la géniale idée de calfeutrer votre large baie vitrée pendant la nuit. »

Se demandant si les choses ont réellement aussi simples, Diop estime qu’il est « tout de même difficile de prétendre que nous n’avons rien vu venir ». “En vérité, dit-il, le désastre ne nous est pas tombé sur la tête du jour au lendemain. Il y a eu des signes avant-coureurs que nous n’avons pas su – ni peut-être même voulu – décrypter. Pendant des décennies, des promoteurs douteux ont entrepris d’escamoter l’océan – et l’horizon – à coups de grands hôtels et restaurants sur la Corniche. Et puisque xaalis beggul vache (l’argent n’aime pas le bruit), ils y sont allés avec la prudence des champions d’échecs. Une pièce puis une autre et ça a été très vite la fin de la partie, faute de place sur le littoral.

Vieux Savané, dont le texte est intitulé « La désinvolture mémorielle », propose une belle promenade dans le temps et dans l’espace, se focalisant sur le samedi, premier jour du week-end, où « le flux des voitures et le brouhaha qui emplissent la ville n’ont pas la densité des jours de la semaine ». « Exceptionnellement, écrit le journaliste, on peut marcher en prenant son temps, à la rencontre des poches de beauté, témoins d’un passé qui résiste à l’épreuve du temps. »

« Personne ne s’occupe de l’âme » de Dakar

Il y a à la fois un brin de nostalgie, de regret et… d’espoir dans la contribution de l’écrivaine Ken Bugul, auteure par ailleurs du sublime « Rue Félix-Faure », roman paru en 2005, qui porte les traces d’un Dakar-Plateau transcendé par la créativité, la liberté et la folie des artistes de toutes les disciplines. Elle parle ici de cet ange qui, « envoyé par les dieux bienveillants, flotte au-dessus de la pointe de la Madeleine (…), contemple tristement le quartier du Plateau, autrefois radieux, maintenant dépérissant sous ses yeux ».

L’ange de Ken Bugul «se sent impuissant face à ce lieu autrefois privilégié, désormais déchu». « Chaque matin, l’ange désespéré, mais toujours animé d’un espoir tenace, descend du ciel, ses ailes lourdes de beauté et de sacré, cherchant à accomplir sa mission », écrit-elle, constatant que le Plateau, « étouffé par des décennies d’abandon, n’a plus la force d’accueillir ces grâces divines ».

La plage de l’Anse Bernard, « d’autres fois témoins de rencontres secrètes, d’amours passionnées sous les étoiles, rejoignait désormais le monde des invisibles ». C’est un lieu où les djinns et les âmes condamnées se retrouvaient « pour confesser leurs péchés dans une danse macabre et silencieuse ». L’univers dont Ken Bugul trace les contours, les rythmes et les senteurs, est celui de la boîte de nuit « Le Niani », « symbole d’une époque révolue », où les jeunes cadres sénégalais se retrouvaient, « maintenant recouvert du voile funèbre du deuil ». C’est aussi un univers où « l’océan, complice silencieux de ces souvenirs, n’avait plus de larmes à offrir ».

L’architecte Mamadou Jean-Charles Tall propose une réflexion critique sur le « parallélisme asymétrique », au cœur de l’ambition pour l’architecture du président Léopold Sédar Senghor, et dont on voit des « manifestations » dans le paysage dakarois. Après l’engouement découlant de la promulgation des lois 78-43 et 78-44, du 6 juillet 1978, portant orientation de l’Architecture sénégalaise et relative à l’exercice de la profession d’architecte, il apparaît que le « parallélisme asymétrique », qui a « structuré la production des architectes pendant une décennie d’années n’a pas été partagé ni discuté et révélé par la profession ».

Regrettant que « la pensée architecturale a alors été liée à une dimension politique qui a diminué sa portée », Tall estime qu’il appartient aux architectes de « développer une véritable recherche sur les prémisses d’une réflexion sur la symbolique et la matérialité de la production architecturale dans nos pays » et, à ce titre, de « réinterroger le parallélisme asymétrique pour comprendre ce qu’il nous apportait sur la compréhension de notre architecture et de nos espaces ».

Mais « qui se soucie de l’âme de cette ville ? se demande le journaliste et écrivain Pape Samba Kane, qui aurait aimé « n’avoir à parler que d’esthétique et d’inesthétique, cependant qu’obligé de parler d’inculture et d’inconscience – quitte à bénir (son) humilité » – quand il regarde ce que Dakar, Thiès, Saint-Louis, et toutes les villes du pays, sont devenues.

« Restons à Dakar, monstruosité urbaine cependant exemplaire, qui va malheureusement passer modèle national », dit Pape Samba Kane, déplorant le fait que « personne ne s’occupe de l’âme de cette ville, encore moins de ses atours extérieurs, reflets et conditions d’existence de cette même âme, alors qu’ailleurs dans le monde, les villes ont des couleurs ».

Ce beau-livre peut, en définitif, être vu, lu et comprendre comme un acte de résistance à l’effacement du temps qui passe, en ce qu’il fixe, dans le chaos et les agressions organisées contre la ville et son patrimoine multiforme, des repères mémoriels, des traces et des empreintes. Pour faire réfléchir, sensibiliser et conscientiser. « Fort heureusement », se réjouit Annie Coly dans la postface de l’ouvrage. « Le rêve enflamme le cœur de résistants qui créent de la beauté et du bonheur où ils vivent, sentinelles de l’harmonie, gardiennes de notre patrimoine, de notre mémoire vive, artisans d’un art de vivre qui fait dialoguer et les hommes et les bâtiments », dit-elle.

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