Société, Culture

Deux ans sans évaluation du FMI, un vide qui coûte cher

(SénéPlus) – Le Sénégal figure parmi quatre pays africains accusant plus de 18 mois de retard dans leur cycle de surveillance macroéconomique avec le FMI. Un vide informationnel qui complique l’accès aux financements internationaux alors que Dakar doit lever des milliards en 2026.

Vingt-quatre mois. C’est le temps écoulé depuis la dernière évaluation économique complète du Sénégal par le Fonds monétaire international, selon un document publié le 27 février et analysé par le Dr Ange Ponou sur Sika Finance. Un retard qualifié d'”excessif” par l’institution de Bretton Woods, qui place le seuil d’alerte à 18 mois.

Cette absence d’évaluation récente prive le Sénégal d’un élément devenu crucial dans l’économie mondialisée : un certificat de bonne santé économique délivré par un tiers indépendant. Dans un contexte où les investisseurs internationaux scrutent chaque signal avant de déployer leurs capitaux, naviguent sans diagnostic FMI récent équivaut à demander un prêt bancaire sans fiche de paie actualisée.

Les mécanismes de surveillance du FMI, notamment les consultations, disent « Article IV », constituant bien plus qu’une formalité administrative. Elles offrent aux marchés financiers, aux agences de notation et aux bailleurs de fonds une photographie détaillée et indépendante de la situation macroéconomique d’un pays : trajectoire budgétaire, soutenabilité de la dette, politiques monétaires, réformes structurelles, risques systémiques.

Sans cette référence commune, chaque acteur doit reconstituer sa propre analyse à partir de données nationales dont la fiabilité peut être remise en question, surtout après la découverte au Sénégal de dettes dissimulées représentant plusieurs milliards d’euros. Le coût de cette incertitude se mesure directement dans les primes de risque exigées par les investisseurs : plus l’information est floue, plus le prix de l’argent est élevé.

Le FMI classe le retard sénégalais dans la catégorie “programmatique”, selon Sika Finance. Ce terme technique révèle la nature du blocage : Dakar et Washington ne parviennent pas à s’accorder sur les orientations économiques fondamentales. “Le rapport traduit davantage l’intensité des discussions sur les orientations budgétaires et la soutenabilité de la dette qu’une rupture du dialogue”, précise l’analyse du Dr Ponou.

Cette formulation diplomatique masque un bras de fer entre deux visions inconciliables. D’un côté, un gouvernement sénégalais arc-bouté sur son refus de toute restructuration de la dette, convaincu que le pays peut s’en sortir par la croissance et les réformes fiscales. De l’autre, une institution multilatérale qui juge ces hypothèses “trop ​​optimistes” et revendique une approche plus réaliste face à un endettement dépassant 130% du PIB.

Les autres pays dans la même situation

Ce désaccord de fond explique pourquoi le programme du FMI de 1,8 milliard de dollars reste suspendu depuis des mois. Mais il explique aussi pourquoi aucune nouvelle évaluation de l’article IV n’a pu être finalisée.

Le document du FMI recense trois autres pays africains en retard excessif : l’Érythrée (50 mois), le Soudan (39 mois) et la Tunisie. Mais comme le souligne l’analyse de Sika Finance, “tous les retardés ne se valent pas”. Le Soudan est empêché par la guerre, l’Érythrée par son opacité chronique, la Tunisie a demandé un rapport. Le Sénégal, lui, est bloqué dans une négociation de fond avec le FMI

L’impact de cette absence d’évaluation se mesure concrètement. Les eurobonds sénégalais se négocient sur les marchés secondaires avec des décotes importantes, signe que les investisseurs intègrent une prime de risque élevée. Les agences de notation, privées de la référence qui constituent l’évaluation FMI, maintiennent ou dégradent leurs notes. S&P Global Ratings a récemment abaissé le Sénégal à CCC+, trois crans au-dessus du défaut.

Sur le marché régional UEMOA, le Sénégal parvient certes à lever des fonds, mais à des taux qui grimpent progressivement. Le rendement moyen pondéré sur les adjudications à bondi de 158 points de base en un seul mois fin 2025. Cette hausse des coûts d’emprunt alourdit mécaniquement le service de la dette, aggravant le problème même que le gouvernement cherche à résoudre.

Les investisseurs privés internationaux, eux, adoptent une posture attentiste. Pourquoi prendre des risques dans un pays dont la situation macroéconomique n’a pas été validée par le FMI depuis deux ans, alors que d’autres destinations africaines offrent cette visibilité ? “Pour les investisseurs, l’absence d’évaluation récente équivaut à naviguer avec une information incomplète”, résume le Dr Ponou dans son analyse.

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