Société, Culture

Diba, le Houdini des Tropiques

La première fois que j’ai entendu le nom de Harry Houdini, c’était au début des années 2000, dans le film Opération espadon. Produit en 2001, ce film présente Stanley (Hugh Jackman), un hacker de talent engagé par le mystérieux Gabriel (John Travolta) et son assistante Ginger (Halle Berry) afin de créer un virus informatique pour récupérer de l’argent pas net, placé de manière clandestine sur des comptes de l’Etat. Dans l’une des répliques devenues cultes du film, Gabriel explique à Stanley la différence entre Harry Houdini et les magiciens contemporains. « Harry Houdini, il n’avait rien à voir avec les magiciens d’aujourd’hui, qui ne pensent qu’à faire de l’audience. Lui, c’était un artiste. Il avait le pouvoir de faire disparaître un éléphant dans une salle comble. Et tu sais comment il faisait ? Il faisait diversion. Ce que voit l’œil, ce que l’oreille entend, l’esprit le croit», dit-il.

Après la dernière séquence sur le nouvel emprunt du Sénégal, quand on a suivi les explications du ministre Cheikh Diba, nous avons envie de dire qu’il se présente en mauvais héritier de ce magicien né en Hongrie en 1874 et mort aux Etats-Unis en 1926. Car le ministre des Finances et du budget n’a pas le génie de Houdini pour nous faire accepter que le Sénégal est allé sur le marché noir de la finance pour lever plus de 420 milliards de francs Cfa afin d’éviter un défaut de paiement sur les échéances des Eurobonds de notre pays.

Tout commence par une information, une bombe larguée par le journal Financial Times, qui révèle que le Sénégal a secrètement emprunté 650 millions d’euros via des instruments financiers complexes (swaps) opérant dans l’opacité, pour éviter un défaut de paiement. Selon les informations relayées par ce journal, le Sénégal a eu recours aux Total return swaps (Trs) pour mobiliser environ 650 millions d’euros (plus de 420 milliards de F Cfa) auprès de la First Abu Dhabi Bank et de l’African Finance Corporation. Dit plus simplement, ce sont des mécanismes retenus, habituellement utilisés par de grandes institutions capables d’absorber des risques importants. En pratique et de façon simple, le Sénégal va percevoir 300 millions d’euros en contrepartie d’engagements portant sur 400 millions.

Ce qui permet de ranger cette opération dans la catégorie des «dettes cachées», c’est le fait qu’elles fonctionnent lieu en juin 2025 et que c’est seulement en mars 2026 que le citoyen sénégalais le sait, à travers un média international. Il faut cependant souligner que la Bank of America avait annoncé cette information en décembre dernier sans que cela ne suscite la moindre réaction.

Mais dès que le Financial Times a secoué le cocotier, Diba le prestidigitateur s’est fendu d’une mise au point pour indiquer que la mobilisation des ressources publiques repose sur une stratégie formalisée dans la Stratégie de gestion de la dette à moyen terme (Sdmt). C’est pour dire que celle-ci prévoit une diversification des sources de financement, aussi bien en monnaie locale qu’en devises étrangères.

D’après le communiqué des services de Diba, ces opérations s’inscrivent strictement dans le cadre du plan de financement de l’Etat et dans les plafonds autorisés par les lois de finances. Ils ajoutent que l’ensemble des opérations est intégré au Plan de financement 2025, régulièrement partagé avec les partenaires techniques et financiers dont le Fonds monétaire international (Fmi), avec lequel des échanges ont eu lieu sur ces mécanismes. Ayant peut-être compris que ce communiqué ne suffisait pas à dissiper le brouillard d’opacité qui entoure cette opération, Cheikh Diba s’est rencontré en avant dans une conférence de presse, au lendemain de son communiqué. Faire deux sorties deux jours de suite est déjà un signe que les choses ne tournent pas rond. Qu’à cela ne tienne, Diba, dans son face-à-face avec la presse ce jeudi 26 mars, a expliqué que le recours à ces opérations de Très reflète la volonté de l’Etat de contribuer à l’approfondissement du marché régional, en attirant des investisseurs internationaux étrangers dans ces émissions. Il ajoute que cette opération a «permis à l’Etat de se financer à des conditions nettement plus favorables que celles des marchés internationaux, tout en maîtrisant les risques et optimisant le service de la dette». Le ministre souligne qu’il aurait pu se retrouver avec des taux d’intérêt de 11 à 12% s’il avait fait recours aux eurobonds. Alors qu’avec les Très, il est à 7%. Il assure que «ce différentiel de taux d’intérêt de 11% et 12% sur les marchés financiers internationaux, comparé au 7%, permet de réaliser des économies de 36 milliards de F Cfa». Il a ajouté qu’il « n’y a aucune condition contraignante et il n’y a pas de passif caché, comme le laissent croire certains. Les investisseurs internationaux ont souscrit à ces adjudications de l’Etat du Sénégal. A l’issue de ces adjudications, le financement est obtenu par le Trésor comme pour toute autre émission sur ce marché». Ce qu’on remarque en écoutant le ministre Diba, c’est l’embarras qui se dégage de ses propositions. Sa communication non verbale a montré un homme gêné, presque contraint de se présenter devant l’opinion. Tout y passe : une parole hésitante, surchargée d’explications parfois inutiles, parfois jouant au savant pour essayer de présenter les Très comme des choses trop compliquées pour le citoyen ordinaire.

Diba, qui est visiblement dans une communication de rattrapage, avait pourtant snobé le Financial Times. Il est en effet écrit dans l’article qu’il veut discréditer que «le ministère des Finances du Sénégal et son conseiller financier, Global Sovereign Advisory, n’ont pas répondu aux demandes pour commenter les informations».

Ce qui inquiète, c’est que le public sénégalais soit tenu à l’écart de cette opération, même si sa légalité n’est pas en cause du moment qu’elle a obtenu les autorisations du Parlement. Et c’est précisément là que le problème devient politique : à force de trop s’expliquer, le ministre s’accuse lui-même d’avoir reproduit les pratiques que Ousmane Sonko dénonçait hier sous Macky Sall ; une contradiction qui, plus que la dette elle-même, devient difficilement défendable. Au final, ce n’est pas tant la dette qui inquiète que l’obscurité dans laquelle elle a été contractée, car là où la transparence disparaît, la confiance meurt. Le pire ennemi en économie est l’opacité et les incertitudes financières de la puissance publique. L’économie, c’est la confiance, et la confiance n’est de la transparence.

En réalité, le ministre des Finances n’a pas dit toute la vérité dans son exercice de communication. «Le ministre annonce 7%. En réalité, le pays paie presque le double. Ce n’est pas une nuance, c’est un écart massif. Prenons les faits. Sur un financement de 432 milliards, l’Etat paie plus de 60 milliards d’intérêts sur deux ans. A cela, ne devrait-il pas s’ajouter la taxe sur les opérations financières, plus de 10 milliards supplémentaires, sauf si une convention fiscale spécifique en exonère la charge ? Le coût officiel dépasse donc 70 milliards», détaille le journaliste Thierno Diop. C’est là que tout bascule. Lorsqu’on rapporte le coût réel aux fonds réellement disponibles, le taux d’intérêt n’est plus de 7%. Il dépasse 23% sur deux ans, soit environ 11,7% par an, c’est-à-dire pratiquement les 12% évoqués par le professeur d’économie Ahmed Ndiaye, qui a fustigé cette opération. En plus simple, le ministre des Finances s’est gardé d’informer les Sénégalais sur les véritables coûts de l’opération. Il a omis de souligner que dans l’opération pareille, il y a des intermédiaires, des arrangeurs qui, dans l’opération, gagnent parfois énormément. D’ailleurs, le cabinet Gsa, comme le ministre, a préféré ne pas répondre aux questions du Financial Times. Le Quotidien nous apprend que des personnes très bien informées nous parlent d’un montant de 20 milliards de Cfa de commissions. M. Cheikh Diba va-t-il se taire et laisser l’opinion se lancer dans des spéculations ?

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