Politique

Éditorial – Starlink au Sénégal : dépasser les postures, recentrer le débat sur l’intérêt général

Depuis plusieurs mois, le dossier Starlink apparaît comme l’un des sujets les plus controversés au sein de l’écosystème des télécommunications au Sénégal. Téléviseurs, forums, réseaux sociaux et communiqués syndicaux témoignent d’une convergence d’opinions exceptionnelle sur une question d’infrastructure numérique. Il est indéniable que ce débat est légitime, mais il semble pertinent de le reconsidérer dans le contexte actuel.
En réalité, le problème fondamental ne réside pas dans Starlink en tant qu’entité commerciale. Le problème fondamental réside dans l’établissement d’une connectivité universelle au Sénégal.
Depuis plus d’une décennie, l’État du Sénégal affiche une ambition explicite d’assurer l’accès universel au haut débit. Des progrès significatifs ont été réalisés par les opérateurs et les fournisseurs de services Internet, notamment le déploiement de la quatrième génération de réseaux mobiles (4G), l’expansion du réseau de fibre optique et les investissements dans l’infrastructure du réseau fédérateur.
Ces mesures s’avèrent toutefois insuffisantes compte tenu des disparités territoriales qui persistent. Les inégalités de connectivité persistent structurellement entre Dakar et certaines régions de Kédougou, Tambacounda ou Matam. Pour des milliers de communautés, un accès stable à Internet reste soit limité, soit financièrement hors de portée. En d’autres termes, l’inclusion numérique totale n’est pas encore une réalité.
Dans ce contexte, l’émergence d’un acteur satellitaire comme Starlink, capable d’assurer une couverture de zones isolées sans nécessiter d’infrastructures terrestres complexes, introduit une nouvelle variable technologique dans l’équation nationale. Cependant, le débat public a progressivement évolué vers une confrontation binaire : d’un côté, l’État comme autorité de régulation. A l’inverse, les opérateurs établis protègent leurs investissements et leur main d’œuvre.
Bien que cette interprétation soit intelligible, elle présente un caractère simplificateur. En fait, elle transforme un impératif d’aménagement numérique du territoire en une confrontation d’intérêts sectoriels, voire corporatistes.
 
L’examen du dossier Starlink ne peut se limiter à une négociation « sectorielle » entre un nombre limité d’acteurs économiques et institutionnels. C’est une question d’intérêt général, au même titre que des initiatives comme l’électrification des zones rurales ou la facilitation de l’accès à l’eau.
En raison de discussions jugées « élevées » et de démonstrations d’expertise visant à monopoliser l’espace médiatique, le Sénégal constate actuellement que certains pays voisins progressent plus rapidement dans la mise en œuvre concrète de la numérisation.
Le Bénin, la Mauritanie et le Mali, parfois avec des ressources limitées, ont intensifié leurs efforts dans divers aspects de l’administration numérique et des services publics en ligne. Parallèlement, au Sénégal, les formalités administratives cruciales restent difficilement accessibles en ligne. L’accessibilité en ligne de certains documents reste complexe, voire impossible.
Néanmoins, des investissements considérables ont été réalisés. Des investissements s’élevant à plusieurs milliards de francs CFA ont été alloués ces dernières années aux programmes de digitalisation, notamment les plateformes administratives, l’administration électronique et la dématérialisation des services publics. Cependant, bon nombre de ces initiatives ont du mal à devenir pleinement opérationnelles ou à être adoptées à grande échelle.
Un paradoxe se manifeste : même si les infrastructures se développent et les budgets sont alloués, l’expérience numérique du citoyen reste restreinte.
L’un des arguments les plus fréquemment avancés depuis l’annonce du déploiement de Starlink concerne la souveraineté numérique. Le principe s’avère fondé. Il est impératif qu’un État assure la protection de ses infrastructures critiques. En effet, la problématique de l’hébergement des données, des flux et de la résilience des réseaux est de nature stratégique.
Il est toutefois impératif de veiller à ce que la souveraineté ne se transforme pas en argument politique sans ancrage dans les réalités opérationnelles. Aucun pays africain, même ceux les plus développés, ne dispose actuellement d’une pleine souveraineté sur l’ensemble de la chaîne numérique, y compris les satellites, les câbles sous-marins, le cloud computing et les équipements réseaux.
La souveraineté se développe progressivement, notamment à travers les investissements dans les centres de données, la régulation des flux, le renforcement des compétences au niveau local, la diversification des partenariats technologiques. Dans cette trajectoire, l’ouverture maîtrisée aux acteurs mondiaux ne constitue pas une contradiction, mais représente souvent une étape.
Pour atténuer la controverse, la transparence est essentielle. Il appartient à l’État de rendre publics certains points afin de les clarifier :
–Le cadre juridique régissant l’octroi de la licence.
-Le montant des royalties versées par Starlink
– Obligations relatives à la couverture ou au service universel.
– Mécanismes potentiels de régulation des prix.
Cette approche pédagogique s’avère essentielle pour prévenir la désinformation et restaurer la confiance à l’heure du « Jub, Jubal, Jubanti »
L’objectif n’est pas de supplanter les opérateurs existants. Il est nécessaire de compléter l’architecture nationale. Dans un nombre important de pays, les constellations de satellites assurent une fonction support : connectivité des zones rurales, secours en cas d’interruption de la connexion par fibre optique, services essentiels (sécurité, santé, éducation).
Dans cette perspective, l’émergence de programmes publics pourrait être envisagée : connexion d’établissements scolaires isolés, fourniture de personnel aux postes de santé, accès à Internet pour les communautés rurales.
L’hypothèse d’acquisitions groupées de kits, envisagées dans le cadre de programmes sociaux, s’inscrit dans une démarche politique d’inclusion numérique et non d’octroi d’un avantage spécifique à un acteur privé. Le risque actuel réside clairement dans une technicisation excessive d’un débat qui concerne avant tout les pratiques.
Pour le citoyen sénégalais moyen, la question n’est ni une question orbitale ni une considération réglementaire.
La méthode est élémentaire :
L’accès à Internet est-il disponible ? Sa stabilité est-elle prouvée ? La question de son accessibilité financière se pose-t-elle ?
Les antagonismes résiduels entre experts, les controverses d’interprétation et les luttes pour le monopole de la vérité relèvent davantage d’un débat sectoriel que d’une priorité citoyenne. Le Sénégal entre dans une étape décisive de sa transformation numérique. Dans cette perspective, il convient d’évaluer chaque technologie non pas en fonction des intérêts particuliers qu’elle perturbe, mais plutôt en considérant son impact global sur la communauté.
Le dossier Starlink ne doit donc pas être considéré comme clos : Pas de confrontation politique, non…


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