Société, Culture

En Iran, le mirage du changement de régime laisse place à l’amertume

(SenePlus) – Dans un reportage publié le 14 mars 2026 par le Journal de Wall Streetles journalistes Sune Engel Rasmussen et Margherita Stancati dressent le portrait d’une population iranienne prise au piège entre espoirs déçus et répression accumulée. Deux semaines après le début de la guerre, l’enthousiasme initial a cédé la place à un sentiment de trahison.

Lorsque les frappes aériennes américaines et israéliennes ont débuté le 28 février, Donald Trump et Benjamin Netanyahu avaient appelé les Iraniens à descendre dans les rues pour renverser leur gouvernement. Beaucoup y avaient vu une opportunité historique, après des mois de manifestations brutalement réprimées en janvier qui avaient coûté la vie à des milliers de protestataires.

Aujourd’hui, le constat est amer. “Nous avons été bernés”, confie au WSJ un professeur d’anglais vivant à Téhéran, opposant au régime mais également à la guerre. “C’est comme si nous avions des revenus cent ans en arrière”, ajoute-t-il, dénonçant le fait d’avoir servi de prétexte à une offensive dévastatrice.

Un activiste de la société civile téhéranaise, ancien prisonnier politique, témoigne d’un revirement brutal : “Les Iraniens étaient vraiment pleins d’espoir il y a deux semaines. Maintenant, ils se sentent trahis.”

Cette déception trouve sa source dans un changement de discours radical des dirigeants occidentaux et israéliens. Le président Trump a laissé entendre vendredi dernier sur Fox News Radio qu’un soulèvement iranien immédiat lui paraissait peu probable face à un régime qui demeure dangereux. De son côté, Netanyahu a déclaré jeudi que les Iraniens ne seraient peut-être pas en mesure de renverser leurs dirigeants, à peine quelques jours après les avoir exhortés à se préparer à agir.

“La réalité s’est imposée à beaucoup : il s’agit probablement davantage d’un effondrement de l’État que d’un changement de régime”, analyse Ellie Geranmayeh, experte de l’Iran au Conseil européen des relations internationales, citée par le quotidien américain.

Une répression féroce

Sur le terrain, les autorités iraniennes ont répondu par la force. Selon les données compilées par l’organisation Human Rights Activists in Iran, au moins 195 personnes ont été arrêtées depuis le début de la guerre, accusées d’espionnage ou de transmission de contenus aux médias étrangers. Les habitants rapportent des interpellations pour simple prise de photos sur les sites de frappes.

Un commandant des Gardiens de la révolution a prévenu à la télévision d’État qu’un ordre de tirer à vue avait été donné contre les manifestants. Les autorités ont multiplié les messages texte et les diffusions télévisées menaçant de sanctions sévères quiconque se rangerait du côté de “l’ennemi”.

Le bilan humain s’alourdit : plus de 1 270 civils iraniens ont été tués, selon Human Rights Activists in Iran. Les enquêteurs militaires américains estiment que leurs forces sont probablement responsables d’une frappe ayant tué des dizaines d’enfants dans une école primaire de filles.

Même les groupes armés kurdes, implantés dans la zone frontale entre l’Irak et l’Iran, ont revu leurs ambitions. Après avoir envisagé un soulèvement dans les régions kurdes de l’ouest iranien, ils ont suspendu leurs plans, dissuadés par la force du gouvernement et l’absence d’engagement militaire étranger suffisant.

“Au Kurdistan, tant que les gens ne seront pas certains que des changements réels et sérieux se produisent effectivement, je ne pense pas qu’un changement majeur aura lieu”, explique Zagros Enderyarî, responsable du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), un groupe armé kurde iranien.

Les limites d’une guerre aérienne

L’article du Journal de Wall Street souligner les limites structurelles d’une telle stratégie. Lorsque des frappes aériennes étrangères ont contribué à renverser les régimes autocratiques dans la région, elles s’accompagnaient soit de troupes américaines au sol (Irak, Afghanistan), soit d’une coordination avec des milices armées locales (Libye). Aucune de ces conditions ne s’applique en Iran.

Le changement de régime exige également une fragmentation du pouvoir en place, qui ne semble pas se produire. Malgré des attaques dévastatrices contre les organisations de sécurité intérieure, y compris les bases des Gardiens de la révolution et des milices Basij, aucune défection significative n’a été constatée.

La crainte principale des opposants iraniens porte désormais sur l’après-guerre. Nombreux sont ceux qui redoutent que le régime, ayant survécu à l’offensive, ne se montre encore plus répressif. L’histoire leur donne raison : dans les années 1980, durant la guerre de huit ans contre l’Irak, la République islamique avait consolidé son pouvoir en exécutant des milliers de prisonniers politiques.

“Ce régime deviendra plus fort, plus cruel, encore plus monstrueux qu’avant”, prédit un résident de Téhéran qui soutenait pourtant la guerre. “Les gens n’ont pas les armes pour riposter.”

C’est la deuxième fois cette année que les Iraniens voient les États-Unis revenir sur des promesses de changement de régime. En janvier, Trump avait encouragé les manifestants à renverser leur gouvernement, publiant sur les réseaux sociaux que les États-Unis étaient “prêts à intervenir” et que “L’AIDE ARRIVE”. Il avait finalement renoncé à une attaque après que ses conseillers l’eurent convaincu que les forces américaines n’étaient pas suffisamment déployées.

Selon les témoignages par le WSJla destruction et les morts provoquées par les bombardements retournent désormais un parti de la population (y compris parmi les opposants à la République islamique) contre la guerre elle-même, scellant un peu plus l’impasse dans laquelle se trouve le pays.

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