Foot et politique, même sève

Sommes-nous Sénégalais ? Comment définir notre attachement à ce pays qui fascine et fantasme ? De quelque bout qu’on le prend, il sourit aux lèvres. Mieux, il décline en l’entretenant, cette hospitalité légendaire nommée Teranga. Concept intraduisible mais dénominateur commun des populations agrégées aux quatre coins du territoire. Ensemble, elles « vivent heureuses » avec la volonté vive de consolider cet acquis immatériel qui les soude, les conforte et les motifs. Parce que rare, cette qualité de vie sociale et citoyenne est recherchée de tous. Et tous s’efforcent de la préserver, peu importe la modalité d’action. Laquelle n’échappe pas aux mondanités. Sauf que la profondeur de son enracinement l’immunise face aux effets déroutants de mode et aux vicissitudes imprévisibles de situation ou d’existence.
Cela présente l’esprit indéfinissable du modèle de vie dans ce Sénégal jamais pris en défaut de naïveté même s’il laisse apparaître ici et là de la candeur, de la crédulité voire de la simplicité sous des traits ataviques. Tout peut se détériorer à l’exception de la noble âme sénégalaise, creuset d’une intériorité indéfinissable mais force motrice d’un élan solidaire à nul autre pareil. Ce Sénégal, ainsi portraituré, ressemble à l’évidence à une pirogue surprise en haute mer au milieu de rochers groupés susceptibles de ralentir la progression du mouvement sans toutefois l’arrêter.
Le renversant rapport d’un fait de jeu, assimilé à une estime excessive, oppose le Maroc au Sénégal dans un interminable bras de fer qui a eu pour point de départ une finale de coupe d’Afrique remportée sur « le terrain » par le Sénégal et une victoire remportée au Maroc sur « le papier ». De part et d’autre, les émotions débordent. Mais l’obstination de Rabat à « gagner sa coupe » coûte que coûte ôte au royaume la séduisante image projetée sur le continent pour bâtir sa réputation. Celle-ci n’est pas entamée. En revanche, elle est écornée imprudemment par un groupuscule de dirigeants chérifiens, assoiffés de reconnaissance et en proie à la disqualification, à l’opprobre et à la désapprobation avec en arrière-plan le redoutable effacement du Roi.
Le renversement de perspective n’offre pas plus de joie au public marocain. Pas plus qu’il n’édulcore la fierté des Sénégalais d’avoir ramené au bercail ce trophée conquis de haute lutte par de jeunes et vaillants LIONS ! Sur décision de la CAF, emêlée dans cette embrouille, la planète foot en Afrique tombe à la renverse. Il peut lui être imputé cette irresponsabilité dans un monstrueux cafouillage orchestré par des acteurs indignés, à savoir ses dirigeants. Deux mois après, une décision tombe sur « tapis vert » pour invalider une victoire qui ne souffrait d’aucune contestation sportive sur le rectangle vert. Après tout, ce rendez-vous est éminemment sportif. Y ajouter d’autres invariants aux fins de retirer un titre déjà attribué relève d’une pratique de bande assimilable au « vil jeu d’intérêts pécuniaires ».
L’opinion publique africaine constate combien l’infamie s’est répandue, de même que le déshonneur. Ces dirigeants, qui n’en sont pas du reste, sidèrent le monde en leur qualité de vrais faux-nez. Ils agissent masqués, trompent et dissimulent « toute honte bue » ! Qu’une organisation faîtière censée protéger les sportifs se retrouve coupable des soupçons sur ces hommes-silhouettes dignes des cavernes au crépuscule. Qui sont-ils au juste ? Représentent-ils véritablement le sport et la jeunesse africaine ? Ils sont nuisibles à l’Afrique parce qu’ils la souillent en s’aplatissant. Ils cèdent aux mirages de l’argent et fayotent les puissants qui slaloment entre des porosités et des servilités repoussantes. L’Afrique n’aura de rang et de poids qu’une fois dégagés les « chasseurs de primes et de faveurs ».
L’épisode marocain entache l’épopée de la Coupe d’Afrique, désormais réduit à n’être qu’un jalonnement d’héroïsmes périlleux encagoulés dans l’étroitesse nationaliste. Le foot, au sommet final, reste une fête. Mais, réduit à de petits arrangements entre coquins et fripons, il demeure un crève-cœur !
Au lendemain des indépendances « octroyées » donc lisses, les réflexes pavloviens refont surface. Devant l’immensité des tâches d’intégration avec, cela va de soi, des abandons de souveraineté, le continent titube. Toutes les catégories d’impatiences se chevauchent s’ils ne se télescopent. Des rébellions éclatent puis se divisent. Ils succombent aux tentations de la gloire. Puis se multiplient à l’infini et morcellent, armes en bandoulière, les pays où ils sévissent. Ils les transforment en périmètres imprenables à l’intérieur ce qui agit, impunis, des brutes et des caïds qui s’érigent en potentats aux influences relatives et limitées.
Ces cumuls d’instabilité fragilisent les équilibres précaires dans nombre de régions de ce continent, objet de convoitises voilées des grands pays et des puissances d’argent en quête de relais de croissance au débotté. Malgré les richesses, les pays ne décollent pas. Par le trop-plein de banalités, ils s’enfoncent dans des inepties paralysantes. Au détriment des peuples qui trinquent. L’indifférence des dirigeants au sort des populations masque des incompétences notoires.
Bien qu’éloigné, le conflit israélo-iranien impacte l’Afrique avec la menace qui se précise à propos de l’éventuelle restriction de mouvements maritimes sur le Détroit d’Ormuz, point de passage stratégique des hydrocarbures alimentant le monde. Dans chaque région, les dirigeants en vue se font entendre et développer des initiatives visant à épargner les populations des zones considérées. L’Europe, l’Asie, l’Amérique simulent même des hypothèses de prospérités partagées centrées sur les réserves stratégiques. Pas une voix ne s’élève d’Afrique pour traduire le niveau de souffrance. Les Chefs d’Etat rasent les murs.
En lieu et place, le président Nguesso, candidat sortant d’une élection pliée d’avance, remporte la présidentielle avec un score amusant de 94 %. Anachronique. L’Equato-Guinéen s’isole davantage et reste sourd aux mutations. Au Sénégal, l’exécutif est en passe de migrer du duo au duel au regard des évolutions de positions. Le Premier ministre Sonko se recentre sur son parti, le Pastef, qu’il se remobilise en direction des prochaines échéances. Pour sa part, le Président Diomaye privilégie sa propre voie et s’écarte de la logique politique de son chef de gouvernement. Lequel n’exclut pas de démissionner même en cas de désaccords profonds. Tous les deux réfléchissent à l’horizon 2029 et s’y préparent.
Les analystes voient dans cette dualité les ferments d’une confrontation inévitable, source de tensions au sommet de l’État sur fond de manœuvres reptiliennes et d’instabilité dans les échelons opérationnels. Dores et déjà, des fissures lézardent l’épais mur du Pastef. Le tableau est inédit pour mériter plus d’attention. Car l’épisode Senghor/Dia en 1962 (souvent convoqué) ne ressemble en rien à la configuration actuelle avec Sonko/Diomaye. Ces derniers ont des habitudes et des affinités partagées. Pas de complicité entre eux cependant, si l’on table sur une confiance de l’enfant de Ndiaganiao. Mais au centre du jeu, il y a invariablement un enjeu de pouvoir.
Gageons simplement que la volonté de puissance n’aveugle ni n’éblouisse les prétendants au point d’hypothéquer leur indéniable patrimoine de sympathies ! En quelques semaines, les locataires actuels du pouvoir ont vu se dessiner par grappes des sentiments d’adhésion à leurs endroits respectifs. Autant de manifestations, sincères ou maquillées, ne délimitent pas avec netteté les périmètres de démarcation de l’un et de l’autre.
C’est d’autant plus complexe qu’ils revendiquent un droit d’inventaire du Pastef en passant au crible les actifs et les passifs. Lorsqu’ils en arrivent à ce point d’analyse du passé, point de doute, la distinction des bilans a valeur de « prise de distance » aux fins de clarifier les options d’avenir. Ce qui peut risquer-t-il de se muer en affaire d’Etat ? Ne craignons pas de poser à frais de nouvelles difficultés ou des obstacles correspondant au rapprochement de deux positions. En marketing politique, ce sont encore des produits neufs. Pour le moment, l’un et l’autre s’obligent à la modération, à la retenue. Jusqu’à quand ?



