Société, Culture

Françafrique, ce que les romans et les films disent que l’histoire officielle était

(SénéPlus) – Un livre important vient de paraître et il mérite déjà d’être signalé. La Françafrique à la lumière des romans et films francophones (1960-2024) de Joseph Diémé n’est ni un pamphlet, ni un règlement de comptes idéologique. C’est un travail de fond, rigoureux, qui prend un chemin inattendu pour éclairer un sujet brûlant : celui des relations postcoloniales entre la France et l’Afrique.

Son originalité tient dans son angle d’attaque. Plutôt que de partir uniquement des archives diplomatiques, des réseaux politiques ou des scandales financiers, Joseph Diémé a choisit la littérature et le cinéma africains comme terrain d’enquête. Et le résultat est saisissant.

Des corps migrants aux racines du système

Le point de départ du livre est contemporain. En 2024, à Nantes, l’auteur est frappé par la présence visible de migrants africains en plein centre-ville. Femmes, enfants, hommes, installés dans une précarité quotidienne. Une scène qui interroge.

Pourquoi ces trajectoires ? Pourquoi ces ruptures ? Pourquoi ces départs ?

Derrière ces corps déplacés, Diémé perçoit une continuité historique. Il remonte le fil et retrouve ce que beaucoup nomment, souvent sans vraiment le définir, la Françafrique.

Déconstruire le mythe des indépendances « offertes »

L’un des apports majeurs du livre consiste à revisiter le récit officiel des indépendances africaines.

Dans les manuels scolaires, les indépendances de 1960 apparaissent souvent comme le résultat naturel d’une évolution politique, presque comme un geste d’ouverture du colonisateur. L’auteur montre, textes à l’appui, que la fiction africaine raconte une toute autre histoire.

À travers des romans comme Les écailles du ciel de Tierno Monénembo ou Petit Piment d’Alain Mabanckou, il met en lumière le rôle central des masses populaires, les sacrifices, les répressions, les violences. L’indépendance ne fut pas un cadeau. Elle fut arrachée.

Mais le livre va plus longe. Il explore aussi l’ambivalence d’un parti des élites africaines, parfois hésitantes face à l’idée d’une rupture totale avec la France. Certaines voix préféraient une autonomie encadrée, voire une communauté francophone sous tutelle.

Ce double mouvement, résistance populaire d’un côté, hésitation élitaire de l’autre, constitue l’un des nœuds du système postcolonial.

La ville postcoloniale, miroir d’une continuité

Joseph Diémé s’attache longuement sur un symbole puissant : la ville.

À travers plusieurs romans africains, il montre comment l’espace urbain postcolonial reproduit la géographie coloniale. Les anciens quartiers des colons deviennent ceux de la nouvelle bourgeoisie noire. Les bidonvilles persistantes. Les infrastructures séparent toujours les richesses des pauvres.

Les palais présidentiels s’installent parfois dans les anciens bâtiments de l’administration coloniale. Les statues des conquérants subsistent. Les pratiques policières gardent des accents de l’époque de l’indigénat.

La rupture espérée par les penseurs anticoloniaux ne s’est pas traduite par une transformation radicale des structures. La colonisation a changé de forme, mais pas nécessairement de logique.

Autoritarisme, dérives et désillusion

À travers Le mandat d’Ousmane Sembène, Les crapauds-brousse ou encore Le cavalier et son ombre de l’immense Boubacar Boris Diop, l’auteur met en évidence les signes précoces de dérive autoritaire dans les États nouvellement indépendants.

Les manifestations étudiantes réprimées, la violence policière, la corruption, l’écart croissant entre élites et populations apparaissent très tôt dans la fiction. La littérature africaine a tiré la sonnette d’alarme dès les premières années des indépendances.

Le livre montre ainsi que les écrivains et cinéastes ont joué un rôle prophétique. Ils ont documenté, parfois avant les politologues, les symptômes d’un système où la dépendance politique cède la place à une dépendance économique et institutionnelle.

Comprendre la Françafrique autrement

Joseph Diémé ne réduit pas la Françafrique à un réseau secret ou à quelques figures emblématiques. Il en fait une matrice historique, institutionnelle et symbolique.

La Françafrique, dans son analyse, est aussi une question de langage, d’imaginaire, de mentalités. C’est une relation structurante qui traverse les institutions, l’éducation, l’économie, la culture.

En mobilisant le roman et le film, il propose une forme d’alphabétisation politique. Le lecteur apprend à reconnaître les signes du système dans la vie quotidienne, dans les récits, dans les représentations.

Un auteur au carrefour des études postcoloniales

Professeur au département Langues et cultures du monde de Humboldt depuis 2006, Joseph Diémé est spécialiste des études postcoloniales francophones. Formé à l’Université de Poitiers puis à l’Université de l’Iowa, où il a soutenu en 2006 une thèse remarquée sur « l’inscription du Code noir dans la littérature française et sa transplantation dans la littérature postcoloniale de la diaspora francophone », il explore depuis plus de deux décennies les continuités symboliques et politiques de la colonialité.

Auteur de plusieurs essais, dont De la plantation coloniale aux banlieues : la Négritude dans le discours postcolonial francophone (L’Harmattan, 2012) et La répudiation du tribalisme sous l’ère Barack Hussein Obama (L’Harmattan, 2019), ainsi que du roman Dans la peau d’un immigré (2021), il enseigne notamment des cours tels que Conte africain, Lumières et colonialisme, La musique rap comme discours politique ou encore Afrique : postcoloniale ou mondiale ?

Dans ce nouvel essai, prenant appui sur une anecdote vécue à la sortie de la gare de Nantes en mai 2024, il remonte au fil des relations politiques, économiques, militaires et culturelles franco-africaines pour éclairer le concept de Françafrique. S’appuyant sur des romans et films issus de neuf pays francophones, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Congo, la République démocratique du Congo, le Mali, la Guinée-Conakry, l’Algérie, le Cameroun et le Maroc, l’ouvrage poursuit un triple objectif : restaurer l’engagement patriotique de la fiction africaine face à la transformation des anciennes colonies en néocolonies, exposer les ramifications concrètes du système français, et permettre de comprendre les contextes d’émergence des mouvements dits « anti-France » ainsi que les raisons profondes qui poussent des milliers de jeunes Africains à braver le Sahara et la Méditerranée.

Une préface qui élargit la perspective

L’ouvrage s’ouvre sur une préface particulièrement éclairante, signée par le journaliste basé à Washington René Lake, également chercheur associé au Laboratoire de recherche en science politique de l’Université Gaston Berger. Cette préface remplace le livre dans une histoire plus longue des combats intellectuels et politiques contre les mécanismes invisibles de la dépendance postcoloniale. Elle souligne que la Françafrique ne se réduit pas à un réseau d’influences diplomatiques ou économiques, mais constitue une architecture profonde, institutionnelle et mentale, qui a façonné les États africains depuis les indépendances. Elle insiste également sur la nécessité d’une décolonisation structurelle, monétaire, linguistique et sécuritaire, en résonance avec les aspirations d’une jeunesse africaine désormais déterminée à rompre avec les héritages ambigus du passé.

Un livre pour le moment présent

La parution de cet ouvrage intervient à un moment où les relations entre la France et plusieurs pays africains sont en pleine recomposition. Les débats sur la souveraineté, les contestations populaires, les redéfinitions géopolitiques donnent à cette réflexion une résonance particulière.

En couvrant la période 1960 à 2024, le livre inscrit l’actualité dans une longue durée. Il rappelle que les tensions contemporaines ne surgissent pas du néant. Elles sont le produit de continuité historique.

Un essai à lire et à débattre

La Françafrique à la lumière des romans et films francophones (1960-2024) est un ouvrage dense, exigeant mais accessible. Il parle aux universitaires, aux étudiants, aux journalistes, aux acteurs politiques et à tout lecteur soucieux de comprendre les ressorts profonds de la relation franco-africaine.

Il ne s’agit pas d’un texte polémique. Il s’agit d’un travail d’analyse qui ouvre un débat.

Le livre est désormais disponible en librairie et devrait être accessible à Dakar dans les prochaines semaines.

Il arrive au point nommé.

L’ouvrage est disponible à l’achat ici

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