«Il manque 100 milliards de dollars par an pour répondre à la crise de l’éducation», dans les pays à faible revenu

RFI : Jean-Claude Ndabananiye, quelle est aujourd’hui l’ampleur de la crise mondiale de l’éducation ?
Jean-Claude Ndabananiye : Il ya environ 7 enfants sur 10 dans les pays à faible revenu qui sont incapables de lire et de comprendre un texte simple à l’âge de 10 ans. En Afrique subsaharienne, par exemple, ce ne sont que 13 % des élèves qui atteignent le niveau minimum en lecture à la fin du primaire. Aujourd’hui, il est estimé que pour atteindre les Objectifs de développement durable (ODD), notamment l’ODD 4, il manque environ 100 milliards de dollars par an pour répondre à cette crise.
Quelles sont les principales raisons de cette situation ?
Aujourd’hui, en moyenne, dans les pays à faible revenu, pour un enfant scolarisé au primaire, l’État dépense environ 50 à 55 dollars par an, alors que dans les pays riches, ce montant est de plus de 8 500 dollars par an. Les raisons profondes derrière, c’est le fait que beaucoup de pays en développement arrivent encore avec beaucoup de difficultés à mobiliser des ressources domestiques. Cette contribution est relativement faible : elle est estimée à environ 15 % du produit intérieur brut (PIB), alors que ce chiffre évite les 30 voire 40 % dans les pays riches.
L’Unesco affirme qu’on consacre aujourd’hui davantage d’argent au remboursement de la dette qu’à l’éducation. Comment expliquer cette situation ?
Dans beaucoup de pays, le service de la dette – ce que les pays remboursent chaque année en intérêts et remboursements de capital – dépasse largement les dépenses d’éducation.
De combien ?
Les chiffres qu’on a sur l’Afrique disent, qu’en moyenne, un pays va dépenser 50 dollars par habitant en remboursement de la dette. Et on a comparé tout à l’heure le chiffre moyen pour l’éducation, qui est environ de 55 à 60 dollars.
Dans votre rapport, vous parlez aussi des solutions, notamment des mécanismes comme les échanges « dette contre éducation », « dette pour aide ». Concrètement, comment cela fonctionne-t-il ? Et est-ce que ces dispositifs peuvent réellement changer la donne ?
Le mécanisme de reconversion de la dette existe depuis plusieurs années. Il a déjà été utilisé dans les années 1990 et 2000. Plus récemment, l’exemple le plus récent est celui de la Côte d’Ivoire avec la France, où le mécanisme consiste en fait à une entente entre les deux pays où, au lieu de rembourser la dette, l’équivalent est inversé dans le budget de l’État pour contribuer au fonctionnement ou au financement de l’éducation, ou d’une manière générale aux secteurs sociaux.
Quels sont les pays les plus impactés par cette crise de la dette dont vous parlez ?
Le cas le plus connu, c’est le Sénégal, par exemple. Il y a également le Congo-Brazzaville. On parle également du Ghana. Bien entendu, les contextes des pays peuvent être différents.
Si rien ne change dans le financement de l’éducation mondiale, quel est le risque pour la prochaine génération ?
Dans l’immédiat, on a parlé du nombre d’enfants déscolarisés, et on sait que dès qu’il y a des chocs économiques et financiers, les familles vont déscolariser les enfants. On sait aussi qu’à long terme, dans un monde qui se réarme, l’éducation reste l’investissement le plus rentable pour la paix. À long terme, le risque majeur, c’est le développement économique des pays qui est hypothéqué, du fait qu’on aura des populations avec un niveau de scolarisation beaucoup plus faible, avec tous les risques qu’on peut imaginer pour la paix sociale et la sécurité.
Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour les élèves dans les pays les plus pauvres ?
On a encore beaucoup d’enfants hors du système scolaire. Ils sont estimés aujourd’hui à plus de 270 millions en-dehors du système éducatif. Une baisse des financements – qu’elle soit due à la baisse ou aux coupes budgétaires dans l’aide internationale, ou à l’impact de la dette sur les budgets nationaux – ne peut avoir que des conséquences négatives sur les parcours scolaires. Ce sont des enfants qui vont quitter l’école de manière précoce. C’est vraiment l’avenir de millions d’enfants qui est hypothéqué.
Quel est votre appel alors ? Qu’est-ce que vous demandez ?
Aujourd’hui, il y a un consensus général qui reconnaît que, à l’avenir, la solution la plus soutenable pour répondre à cette crise de financement est au niveau des pays eux-mêmes, au niveau de la mobilisation des ressources domestiques. Cela va passer par des réformes au niveau des systèmes de collecte fiscale. En tout cas, la solution la plus soutenable se retrouve au niveau de la mobilisation des ressources domestiques. On en appelle à tous les pays à continuer à investir dans le secteur de l’éducation parce qu’on sait le rôle que l’éducation joue pour la paix sociale.


