Société, Culture

La candidature congolaise à l’OIF, une deuxième mort de Lumumba ?

Le zèle du président Félix Tshisekedi à proposer la candidature de Mme Juliana Amato Lumumba au secrétariat exécutif de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ne semble motivé ni par la volonté de promouvoir la RDC au sein de l’institution, ni par une vision stratégique du renouveau de la Francophonie. Ses intentions étant connues, cette initiative congolaise apparaît plutôt comme une tentative de contrer la position de Mme Louise Mushikiwabo, dans un contexte de tensions politiques persistantes entre la RDC et le Rwanda, et de transformer cette organisation en espace de règlement de comptes diplomatiques.

L’un des arguments avancés par la RDC en faveur de Mme Juliana Amato Lumumba est son patronyme. Fille de Patrice Lumumba, figure indépendantiste assassinée en raison de ses positions nationalistes et de son combat pour l’indépendance du Congo, elle porte un nom chargé d’histoire. Mais la mise en avant de ce patronyme ne constitue-t-elle pas une manière congolaise de porter son ethnisme ou son tribalisme au sein de l’OIF ? Quiconque a connu le combat d’Emery Patrice Lumumba se demandait si son panafricanisme est compatible avec le discours de haine ambiant en RDC, qui semble constituer la principale motivation dirigée contre Mme Louise Mushikiwabo. De même, le nationalisme de Lumumba rime-t-il réellement avec la Francophonie

Le poste étant ouvert à toutes les candidatures, cette élection offre également aux observateurs externes — non votants — l’occasion d’apprécier la capacité d’influence de deux États auprès des pays francophones, dont la majorité se situe en Afrique. Et aux États membres, la possibilité d’apprécier le travail accompli de Mme Louise Mushiwabo pendant ces deux derniers mandats.

La véritable question est donc la suivante : quelle Francophonie pour les cinq prochaines années ? Une organisation en quête d’identité, confrontée à son vieillissement institutionnel — 56 ans d’existence depuis sa fondation à Niamey en 1970 — et mise en concurrence sur un continent africain désormais convoité par l’anglophonie, l’arabophonie, le mandarin et d’autres influences culturelles et géopolitiques ?

Le principal mérite de Louise Mushikiwabo aura été de démontrer, par sa créativité, que la Francophonie ne peut survivre qu’en s’ouvrant aux réalités linguistiques contemporaines, notamment aux langues africaines qui influencent le français tout en étant influences par lui. Son expérience au Rwanda, pays dont la population parle majoritairement le kinyarwanda, a montré qu’il est possible de faire coexister plusieurs univers linguistiques sans que l’un n’annihile l’autre. La Francophonie ne survivra pas en excluant les autres langues, mais en acceptant la cohabitation.

Les enjeux de la Francophonie sont similaires dans la plupart des pays africains, où l’essentiel de la population vit en milieu rural et demeure peu scolarisé. Ces populations s’expriment principalement dans leurs langues maternelles, distinctes du français et de l’anglais.

La RDC, bien que présentée comme « le deuxième plus grand pays francophone » en raison de sa démographie, n’échappe pas à cette réalité. Le français y reste essentiellement une langue urbaine et scolaire. Comme ailleurs sur le continent, la majorité de la population congolaise s’exprime d’abord dans les langues nationales et locales. Dans un pays où l’accès à l’éducation demeure inégale et où la scolarisation complète reste un défi, le français conserve un statut principalement institutionnel et administratif.

L’argumentaire officiel se concentre sur le patronyme « Lumumba » interroge. L’invocation du nom de Patrice Lumumba, symbole du nationalisme et de l’anticolonialisme congolais, soulève une tension idéologique profonde. Comment concilier l’héritage indépendantiste radical de Lumumba avec une organisation dont les origines et les ambitions cohérentes à promouvoir une langue historiquement associée à la colonisation ? Depuis son assassinat, le nom Lumumba est devenu un symbole panafricain de souveraineté et de rupture avec la domination coloniale. Le mobilisateur dans une logique institutionnelle, sans clarification idéologique, risque d’accentuer une contradiction fondamentale : la Francophonie peut-elle incarner un projet postcolonial émancipateur ou demeure-t-elle perçue comme l’extension d’un imaginaire colonial ? La présence d’une fille de Lumumba à la tête de la Francophonie n’annoncerait-elle pas une forme de « double mort » du héros de l’indépendance congolaise ?

La candidature précipitée de Mme Juliana Amato Lumumba ne porte en elle ni une vision claire de l’avenir de la Francophonie ni une réponse aux défis de renouveau auxquels l’organisation est confrontée.

Elle intervient sans projet politique structuré, sans expérience avérée dans la gestion d’organisations internationales ni dans la diplomatie multilatérale. En cherchant à contrer la candidature de Louise Mushikiwabo — qui a su redéfinir les centres d’intérêt de la Francophonie linguistique et ouvrir de nouvelles frontières vers les langues africaines — cette candidature congolaise risque d’entrer symboliquement, une seconde fois, le héros de l’indépendance congolaise

  1. Selon le ministre congolais de la communication sur son compte X du 27 février 2026, « son parcours en dit long sur ses compétences, son patronyme renforce sa crédibilité et son expérience lui confère l’aura nécessaire pour porter notre projet à la tête de l’OIF »
  2. L’OIF regroupe actuellement 90 États et gouvernements (53 membres de plein droit/ 5 membres associés + 32 observateurs). Les pays africains y occupent une place prépondérante : environ la moitié des membres issus du continent africain (souvent autour de 25-30 pays africains parmi les membres pleins droits, selon les années et les statuts exacts, après les retraits récents comme ceux du Mali, du Burkina Faso et du Niger en 2025)
  3. Le bilan de Mme Louise Mushikiwabo à l’OIF est impressionnant. Pour ne citer que certains : Elle a doté à l’OIF un cadre stratégique 2023-2030 adopté à Djerba en 2022 recentrant la programmation de 40 à 20 projets autour de 3 pôles (langue française pour cultures/éducation, démocratie/gouvernance, développement durable). Les audits financiers réalisés par KPMG ont confirmé des optimisations financières et des effectifs rééquilibrés (55% au siège, 45% terrain en 2024 contre 63%-37% en 2022). Elle a contribué en plus à une hausse de 21% des fonds pour la programmation, contribution extrabudgétaire de 7,4 M Euros (2022) à 11,6 M Euros (2024) et le Budget global est passé de 45,5 M Euros (2022) à 68,25 M Euros.
  4. Selon les Perspectives de la population mondiale des Nations Unies, en 2024 : 51,92% de la population est rurale (soit environ 60-61 millions de personnes sur une population totale estimée à 115 millions).
  5. Le taux brut de scolarisation en RDC est d’environ 57% en moyenne (selon les données récentes de l’UNESCO/ISU), le taux net de scolarisation : beaucoup plus bas, autour de 31-34% pour le premier cycle du secondaire et similaire pour le second cycle. (données MICS 2018).

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