la France et l’Europe face à une menace hybride de la République islamique

Depuis le début des frappes contre l’Iran, plusieurs pays européens ont relevé leur niveau d’alerte par crainte d’actions liées à Téhéran. Dès les premiers bombardements israélo-américains, samedi 28 février, les autorités françaises ont renforcé les mesures de sécurité sur le territoire. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a ordonné une protection accumulée des représentations diplomatiques israéliennes, américaines et iraniennes ainsi que des lieux de culte juifs.
Les forces de l’ordre ont été placées en vigilance afin de « détecter toute action susceptible de troubler l’ordre public ». Le dispositif militaire Sentinelle a également été renforcé, avec une attention particulière portée aux personnalités et aux associations opposées au régime iranien présent en France. Le plan Vigipirate est à son plus haut niveau « urgence attentat » depuis deux ans.
Une inquiétude partagée par d’autres pays européens. « Le régime iranien a démontré à plusieurs reprises dans le passé qu’il menait des actions terroristes au-delà de ses propres frontières », a déclaré Marc Henrichmann, président de la commission parlementaire allemande chargée du contrôle des services secrets, au journal Süddeutsche Zeitung. « Des mesures de représailles, notamment par des cellules dormantes iraniennes en Europe, ne peuvent être exclues », a-t-il ajouté, précisant que les mesures de protection devaient être adaptées si nécessaire.
Depuis Téhéran, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Esmail Baghaei a lui-même mis en garde les Européens : « Toute action contre l’Iran serait considérée comme un geste de complicité avec les agresseurs », a-t-il déclaré le 3 mars.
« On n’est plus dans la configuration des vagues d’attentats des années 1980 »
Jeudi 5 mars, au sixième jour de la guerre, Laurent Nuñez a toutefois précisé qu’« qu’à date, il n’y avait pas eu de projet d’attentat déjoué, pas de menace connue, identifiée », mais la « vigilance est au plus haut », a confirmé le ministre de l’Intérieur.
Les services de renseignement redoutent surtout des actions ciblées ou des tentatives de déstabilisation, avec pour cibles potentielles les opposants au régime iranien ainsi que les intérêts israéliens ou liés à la communauté juive.
« On n’est plus dans la configuration des vagues d’attentats des années 1980 », rappelle David Rigoulet-Roze, spécialiste du Moyen-Orient, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chercheur associé à l’Iris. Entre 1985 et 1986, la France a été l’objet de quatre attaques à la bombe en dix mois, qui avaient fait quatre morts et près de 300 blessés.
Devant l’Assemblée nationale en 2023, le directeur de la DGSI Nicolas Lerner rappelait néanmoins que « la capacité de l’Iran à porter la menace au-delà de ses frontières est avérée », évoquant également la tentative d’attentat déjouée en 2018 contre un rassemblement de l’opposition à Villepinte, impliquant notamment un diplomate iranien en poste à l’ambassade d’Autriche.
« Si on considère le comportement de la République islamique depuis sa création en 1979, on voit qu’il y a eu différentes stratégies de répression ou de terreur utilisées. La prise d’otages des diplomates américains pendant 444 jours en est un exemple marquant, et cette stratégie de pression continue encore aujourd’hui », souligne la sociologue d’origine iranienne Firouzeh Nahavandi, professeure émérite à l’Université libre de Bruxelles, rappelant le sort des Français Cécile Kohler et Gilles Paris, libérés depuis novembre dernier mais toujours interdits de quitter le territoire iranien.
La diaspora, cible privilégiée
En Allemagne, un germano-iranien a été condamné pour avoir tenté d’incendier une synagogue en 2022. Selon les autorités, le projet avait été planifié avec l’aide « d’agences étatiques iraniennes ». « C’est la première fois qu’un tribunal d’un État de l’Union européenne identifie de manière circonstanciée la responsabilité attribuée aux Gardiens de la Révolution », classé en janvier « organisation terroriste » par l’Union européenne, souligne David Rigoulet-Roze.
Depuis toujours, opposants au régime, dissidents et militants vivant à l’étranger figurent parmi les premières cibles de ces pressions. Contactées par RFI, plusieurs personnes issues de la diaspora iranienne en France, placées sous protection policière, indiquant ne plus pouvoir s’exprimer publiquement.
Sur RTL, Mona Jafarian, fondatrice de l’association Femme Azadi témoigne des pressions dont elle fait l’objet : des « coups de fil d’Iran » lui ordonnant de se taire, pneus crevés, menaces de mort sur les réseaux sociaux émanant de « miliciens du Hezbollah, qui posent en armes sur leur photo de profil ». Des pressions qui, selon elle, se sont « accentuées » depuis le mouvement de janvier.
La sociologue Firouzeh Nahavandi en témoigne également : parmi ses contacts en France, en Belgique ou en Suisse, beaucoup de manifestants sont victimes d’intimidations. « Ils sont filmés dans les rassemblements et parfois menacés, en particulier les femmes. Ce sont souvent des gens ordinaires, qui ne sont pas à la tête d’organisations politiques mais qui manifestent contre le régime, quelle que soit leur obéissance. »
Stratégie indirecte et réseaux de l’ombre
La menace iranienne en Europe prend aussi la forme d’une stratégie hybride : cyberattaques, actions d’intimidation, infiltration de réseaux de dissidents, agents d’influence actifs dans les associations ou lors de manifestations. Certaines de ces opérations sont attribuées à l’unité 840 de la force Al-Qods, la branche extérieure des Gardiens de la Révolution chargée des opérations clandestines à l’étranger. Cette unité « organise des réseaux à l’étranger qui peuvent être mobilisés en fonction des circonstances », explique David Rigoulet-Roze.
Plusieurs affaires récentes en France et en Europe illustrent ces stratégies indirectes. En février, la justice française a été condamnée une ressortissante iranienne à un an de prison ferme pour apologie du terrorisme après la diffusion de contenus antisémites ou faisant l’éloge d’attaques du Hamas.
En 2024, un ressortissant iranien soupçonné d’être lié à la force Al-Qods des Gardiens de la révolution a également été interpellé à Dijon puis expulsé vers Téhéran. Ancien cadre de la radiotélévision publique iranienne, Bashir Biazar était considéré par les autorités françaises comme un « agent d’influence » chargé de surveiller les opposants au régime et des cibles juives ou israéliennes en France.
Des intermédiaires liés au crime organisé
Autre méthode documentée par plusieurs services européens : le recours à des intermédiaires liés à des criminels locaux qui rendent plus difficile l’attribution et plus aisées les dénégations. Les réseaux iraniens « peuvent mobiliser des tiers, parfois des personnes en déshérence ou des enjeux de la criminalité organisée, afin d’éviter de remonter directement à la source », confirme David Rigoulet-Roze. En France notamment, les services de renseignement soupçonnent des liens entre une série d’incendies commis en 2023-2024 par des délinquants liés au trafic de stupéfiants contre des entreprises appartenant aux Israéliens et à la République d’Iran.
Selon un rapport de la DGSI transmis au Parquet national antiterroriste en 2024 et cité par Mediapart, le recours à des « proxies » issus du milieu de la criminalité organisé constitue une méthode caractéristique du terrorisme d’État iranien.
Un ressortissant tunisien vivant en France, délinquant multirécidiviste, doit être jugé aux Pays-Bas pour avoir tenté d’assassiner en novembre 2023 Alejo Vidal-Quadras, ancien vice-président du Parlement européen et soutien de l’opposition iranienne. Il prévoyait une autre attaque en 2024 visant un opposant sur le sol néerlandais. Selon plusieurs services européens, l’attaque aurait été commanditée par Téhéran.
En juillet 2025, dans une déclaration commune, l’Albanie, l’Autriche, la Belgique, le Canada, la République tchèque, le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne, la Suède, le Royaume-Uni et les États-Unis ont condamné « le nombre croissant de menaces étatiques émanant des services de renseignement iraniens », visant à « tuer, kidnapper et harceler des personnes ».
Le risque de l’auto-engagement
Le contexte actuel peut aussi faire craindre un autre risque, rappelle Firouzeh Nahavandi. « Il peut aussi y avoir des individus qui s’auto-engagent dans une cause et qui décident de venger ce qui se passe ailleurs. Des personnes qui se projettent dans la guerre et passent à l’acte sans être directement téléguidées par l’Iran. » Aux États-Unis, juste après le déclenchement des frappes israélo-américaines sur l’Iran, un homme qui avait exprimé sur les réseaux sociaux des « opinions pro-régime iranien » a fait deux morts et une dizaine de blessés dans une fusillade au Texas.
Si les craintes sont réelles, aucune action de représailles n’a pour l’heure été constatée en Europe. « Il n’y a aucune menace désignée identifiée », insiste David Rigoulet-Roze. Mais la combinaison entre le contexte géopolitique et les réseaux d’influence existants justifie, selon lui, « une vigilance accrue ».
Interrogé sur le sujet lors de son audition au Sénat le 4 mars, Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques au Sénat ce mercredi 4 mars, a répondu : « Est-ce que l’Europe peut être une cible ? Oui bien sûr, elle l’a déjà été. Pendant la guerre Iran-Irak, elle l’a été lourdement. Ceci étant posé, je ne pense pas qu’on soit une cible prioritaire. Il y a bien d’autres cibles si vous voulez “embêter” les États-Unis. Mais oui, le risque existe, c’est certain ».



