La grande désillusion pétrolière du Sénégal

(SénéPlus) – L’entrée du Sénégal dans le club très fermé des pays africains producteurs d’hydrocarbures devait marquer le début d’une nouvelle ère de prospérité. Pourtant, comme le révèle une analyse approfondie signée Maher Hajbi dans Jeune Afrique, lundi 16 marsle pays peine aujourd’hui à transformer l’extraction de ses ressources offshore en véritable levier de développement. Malgré une croissance du PIB atteignant 7,9% en 2025, à portée des démarrages des majors Woodside et BP, Dakar se heurte à de lourdes contraintes structurelles.
Initialement, les prévisions gouvernementales étaient particulièrement optimistes. Le magazine panafricain rappelle que le Sénégal tablait sur « des recettes annuelles de 700 milliards de F CFA, soit plus de 1 milliard d’euros, sur une période de trente ans ». Cependant, le tableau dressé par Jeune Afrique est loin d’être idyllique. Les projets phares du pays ont subi de plein fouet l’explosion des coûts de développement liés aux retards : la facture du champ pétrolier Sangomar a bondi de 19,5% (à 5,02 milliards de dollars), tandis que celle du gisement gazier transfrontalier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) a explosé de 64,4%, atteignant 7,4 milliards de dollars.
Cette inflation budgétaire pèse lourdement sur les finances de l’État. Bien que la production maintienne un rythme soutenu, les revenus réels perçus par Dakar restent très limités. Et pour cause : l’article de Jeune Afrique détaille le mécanisme implacable du coût du pétrole. Dans les faits, « 75% de la production sert à couvrir les investissements, les moyens de production et les coûts fixes », laissant seulement 25 % de bénéfices à se partager entre les opérateurs étrangers et les entreprises publiques.
La Société pétrolière du Sénégal (Petrosen) se retrouve ainsi piégée par ses propres engagements financiers. Détenant 18% de Sangomar et une part minoritaire dans GTA, l’entreprise publique doit affecter la quasi-totalité de ses revenus au remboursement de sa quote-part des coûts. Citant le dernier rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie), le journaliste Maher Hajbi souligne qu’en 2024, les revenus de Petrosen plafonnaient à 2,14 milliards de F CFA, une somme utilisée « en priorité pour couvrir ses engagements financiers avant de générer des revenus nets ». Une situation d’autant plus opaque que la direction de Petrosen n’a pas souhaité répondre aux sollicitations du magazine.
Un manque de visibilité qui inquiète
Au-delà des recettes directes, Dakar misait sur le gaz pour diviser par près de deux le coût de son électricité. Ou, Jeune Afrique met en lumière un coup de frein inquiétant : le britannique BP et l’australien Woodside temporisent sur le lancement des phases d’extension (phases 2 et 3) des gisements actuels. Interrogée par le média, Hassana Mbeirick, experte mauritanienne en industrie énergétique, regrette que cette frilosité porte « un coup de frein aux ambitions du Sénégal et de la Mauritanie en matière d’industrialisation et, surtout, de diversification économique ».
Face à ce blocage, le Premier ministre Ousmane Sonko ambitionne de reprendre en main le gisement 100% sénégalais Yakaar-Teranga, abandonné successivement par BP puis par Kosmos Energy. Une stratégie souverainiste jugée périlleuse par les experts sollicités par le magazine, compte tenu du manque de capacités financières et techniques de Petrosen pour un projet de cette envergure.
Dans un contexte de fragilité financière aiguë, l’économiste sénégalais Papa Daouda Diène, évoqué par JA dresse un constat lucide : « Nous sommes loin d’un transformateur de flèche à court terme. » Il exhorte ainsi l’exécutif à revoir ses attentes à la baisse et à utiliser ces recettes « en priorité pour réduire le coût de la dette publique, sécuriser le programme d’investissements publics et renforcer la stabilité budgétaire ».



