La liberté d’expression sacrifiée sur l’autel du populisme

Notre Sénégal vient de franchiser un cap inquiétant. Sous couvert de protection des « valeurs nationales », une nouvelle offensive législative s’attaque aux fondements mêmes de notre État de droit. En érigeant « l’apologie de l’homosexualité » en crime, le pouvoir actuel ne fait pas que légiférer sur les mœurs : il piétine la Constitution et organise une chasse aux sorcières qui menacent notre cohésion sociale.
Un déni de démocratie
La liberté d’exprimer ses idées est le socle de toute démocratie. En criminalisant le simple fait de discuter, de défendre ou de théoriser sur une question d’orientation sexuelle sous le terme flou ‘d’apologie’, la majorité ouvre une boîte de Pandore … et de pans pas d’or. Qui définita l’apologie ? Un débat universitaire ? Un article de presse ? Un post sur Facebook ? C’est une atteinte directe à la disposition constitutionnelle qui garantit à chaque citoyen le droit d’avoir et d’exprimer ses opinions.
Prix de la santé publique en otage
Plus grave encore, la condamnation du « financement de l’homosexualité » est un non-sens dangereux. Derrière cette sémantique incendiaire, ce sont les organisations de lutte contre le VIH/Sida qui sont visées.
Rappelons une vérité scientifique et humaine : les associations qui soutiennent les populations disent MSM (Men who have Sex with Men) accomplissent une mission de santé publique honorable et vitale. En les étranglant financièrement ou en les stigmatisant, l’État condamne des milliers de Sénégalais à l’ombre et à la maladie. La lutte contre le VIH Sida ne doit pas être une variable d’ajustement de la morale qui prétend s’adosser à la religioté. Religions révélées qui nous appartiennent à tous, esprits tolérants comme bigots intolérants.
Le grand reniement de Pastef
Comment ne pas souligner l’incroyable volte-face du sommet de l’État ? Nous nous souvenons de tous les mots du Premier ministre Ousmane Sonko, prononcé avec assurance dans l’amphithéâtre de l’Ucad aux côtés de Jean-Luc Mélenchon : ‘l’homosexualité est tolérée au Sénégal’.
Qu’est-ce qui est devenu cette « tolérance » une fois les rêves du pouvoir bien en main ? Le Premier ministre et sa majorité Pastef se sont dédits avec une facilité déconcertante, sacrifiant leur cohérence intellectuelle sur l’autel d’un opportunisme politique de bas étage. Entre le discours pour l’international et la loi pour le local, le fossé est devenu un gouffre de cynisme. Je soutiens le régime Pastef mais je suis pour le mariage de cette reculade en rase campagne non électorale.
Nous restons fidèles à notre ADN : résolution de gauche lorsqu’il s’agit de défendre les libertés individuelles et les plus vulnérables, avec une très bonne droite pour frapper là où l’hypocrisie politique fait mal.
Le flou artistique : un piège juridique pour la liberté d’expression
L’introduction de la notion d’« apologie de l’homosexualité » dans notre corpus législatif n’est pas qu’une simple posture morale ; c’est une aberration juridique qui ouvre la porte à l’arbitraire le plus total. En droit, une loi se doit d’être claire, précise et prévisible. Ici, nous sommes dans le brouillard absolu.
L’insécurité juridique permanente
Qu’est-ce que l’apologie ? Le dictionnaire nous parle de « discours visant à défendre ou à justifier ». Mais dans l’arène politique et sociale sénégalaise, ce terme devient un concept élastique.
Un universitaire qui expose l’histoire des sexualités en Afrique fait-il de l’apologie ?
Un journaliste qui donne la parole à une association de défense des droits humains commet-il un délit ?
Un cinéaste qui filme une réalité sociale sans la condamner révèle tomber-t-il sous le coup de la loi ? Cette imprécision volontaire crée une épée de Damoclès au-dessus de chaque plume et de chaque micro.
La mise à mort de la liberté d’opinion
Notre Constitution, en son article 8, garantit la liberté d’opinion et d’expression. Or, criminaliser l’apologie revient à instaurer un délit d’opinion. On ne juge plus un acte (déjà réprimé par l’article 319 du Code pénal sur les « actes contre nature »), mais une pensée ou une parole. C’est une régression démocratique majeure qui aligne le Sénégal sur des régimes autocratiques où le débat d’idées est perçu comme une sédition.
La paralysie de l’action humanitaire et sanitaire
Le volet juridique sur le financement est tout aussi kafkaïen. En interdisant le financement d’activités liées à l’homosexualité, la loi place les acteurs de la santé (ONG, médecins, travailleurs sociaux) dans une zone grise criminelle. Si une organisation finance un programme de distribution de préservatifs ou de dépistage ciblant les populations HSH (Men who have Sex with Men) pour freiner l’épidémie de VIH, sera-t-elle poursuivie pour « financement de l’homosexualité » ? Le droit ne peut pas être un outil de stigmatisation qui contredit l’obligation de l’État de garantir le droit à la santé pour tous.
Un reniement du “Projet”
La majorité Pastef, qui se targuait de restaurer l’État de droit et de protéger les libertés face aux dérives de l’ancien régime, utilise aujourd’hui les mêmes méthodes : la création de lois liberticides pour satisfaire les attentes supposées d’une base électorale qui n’en demande pas tant ; mais surtout les fieffés Jamraïstes de mùon doomu baaay Mame Makhtar Gueye et autres Samseudjikkoistes (égoïstes ? Et égotistes ? ). C’est le triomphe de la théologie politique sur la rigueur juridique.
Ousseynou Nar Gueye est fondateur de Tract Hebdo (www.tract.sn) et président d’Option Nouvelles générations – Woorna niu dokhal.



