Société, Culture

La migration comme rempart, le levier de la résilience dans l’Est du Sénégal

(SénéPlus) – Dans un contexte sahélien marqué par une instabilité croissante, les départements de Bakel et Goudiry, situés dans la région de Tambacounda, se trouvent à la croisée de défis majeurs. Cette zone frontalière du Mali fait face à une pauvreté endémique, classant la région parmi les plus démunies du Sénégal, tout en subissant la pression des groupes extrémistes opérant à proximité. Pourtant, loin de l’image d’une menace sécuritaire souvent dépeinte par les pays du Nord, la migration y est perçue comme un fait social structurant et une norme profondément enracinée. Le rapport du Timbuktu Institute et la Fondation Rosa Luxemburg de mars 2026 intitulé « Migration et résilience dans l’Est du Sénégal : Contributions positives à la prévention de l’extrémisme violent » souligne que ce phénomène, loin d’être un simple drame humanitaire, constitue en réalité un levier de résilience crucial face à la précarité et aux velléités de radicalisation.

L’anthropologue Abdoulaye Kane cité dans le rapport, souligne que la migration s’est muée en une véritable « culture migratrice ». Selon lui, elle est devenue un « marqueur de distinction sociale » et le « mode privilégié d’accès vers la réussite sociale » pour une jeunesse en quête de perspectives. Kane dénonce le décalage de perception avec l’Occident, notant que « la résurgence des partis d’extrême droite en Europe a contribué à réduire la migration ». […] à une lecture essentiellement sécuritaire », occultant son apport économique vital. Il rappelle également qu’après les attentats du 11 septembre, la migration a été presque criminalisée par des clichés liés au boom démographique et au terrorisme.

Sur le terrain, cette réussite se traduit par un soutien massif aux services sociaux de base que l’État peine parfois à assurer. Mamadou Fadé, animateur de développement territorial, illustre cet impact en citant l’exemple de la commune de Ballou à Bakel, où « tous les douze postes de santé ainsi que les lycées et collèges […] ont été financés par la diaspora ». Les migrants investissent également dans le cheptel, l’entrepreneuriat local (boucheries, marchés) et les infrastructures religieuses, transformant de simples villages en bourgades dynamiques grâce à des associations comme Tuabou Jikké ou le Corédia.

Cette redistribution financière et sociale joue un rôle préventif direct contre l’extrémisme violent. Dans des zones marquées par l’orpaillage clandestin et la contrebande, les ressources issues de la diaspora offrent une alternative économique crédible aux réseaux criminels. Comme le souligne Mamadou Fadé, si certaines zones restent à l’écart de la radicalisation, c’est parce que les jeunes s’identifient encore au modèle de l’immigré comme voie d’ascension sociale. La figure du migrant est si prestigieuse que, selon ses observations, les familles vérifient parfois la présence d’expatriés dans la lignée d’un prétendant avant d’accorder la main d’une femme.

Toutefois, cette dépendance aux transferts de fonds comporte des zones d’ombre. Le document relève que cette manne financière peut parfois fragiliser l’autonomie économique locale et réduire les incitations à la production sur place. De plus, les bénéfices sont inégalement répartis, créant des fractures sociales entre les ménages ayant un parent à l’étranger et les autres. Une part importante de ces fonds reste orientée vers la consommation immédiate plutôt que vers des investissements productifs durables, soulignant la nécessité de mieux structurer cet apport pour en maximiser l’impact territorial.

Pour l’avenir, le Timbuktu Institute préconise d’intégrer pleinement la diaspora dans les politiques nationales de développement, notamment via la « Vision Sénégal 2050 ». Les experts recommandent l’institutionnalisation de partenariats entre l’État et les organisations de migrants, ainsi que la création de fonds d’investissement dédiés aux secteurs stratégiques comme l’agriculture ou la transformation locale. En transformant la migration en un instrument de cohésion et de développement coordonné, le Sénégal pourrait renforcer sa stabilité dans cet espace frontalier stratégique face aux menaces régionales.

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