Politique

« L’Afrique, victime silencieuse du conflit en Ukraine ? », Par Mamadou Cissé

” L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 a déclenché de nombreux chocs géopolitiques dans le monde. A première vue, cette guerre lointaine ne devrait pas concerner l’Afrique, qui ne s’est jamais alignée dans le conflit : si la majorité des pays africains ont voté en faveur de la résolution ES-11/1 de l’Assemblée générale des Nations Unies, exigeant le retrait des forces russes d’Ukraine, aucun n’a pris de sanctions contre la Russie. La grande majorité des pays africains continuent d’entretenir des relations diplomatiques et commerciales, tant avec la Russie qu’avec l’Ukraine.

L’Afrique, tirée par la Russie dans cette guerre ?

Cependant, il est clair que la Russie n’accepte pas la neutralité de l’Afrique dans ce conflit. Si les bombes frappent l’Ukraine, leurs répercussions se feront sentir jusqu’en Afrique.

Près de 4 ans jour pour jour après le début de la guerre, la Russie est largement tenue en échec en Ukraine. Elle ne contrôle que 20 % du territoire ukrainien, ce qui est loin de l’objectif initial d’une conquête totale. L’Ukraine a même réalisé ses gains territoriaux les plus importants depuis 2023, début février 2026. Les chercheurs du Centre d’études stratégiques et internationales estiment même que l’avancée moyenne des grandes offensives russes n’est que de 15 à 70 m par jour ! Cela en fait donc l’une des offensives les plus lentes de toute l’histoire militaire. Cependant, la Russie paie le prix fort de sa guerre, avec plus de 350 000 morts et 900 000 blessés…

Mais la Russie ne peut pas soutenir seule sa guerre. Pour ce faire, elle se tourne de plus en plus vers l’Afrique, la poussant contre son gré dans un conflit qui ne la concerne pas.

Le jeu difficile de la Russie : entre opportunités et mensonges

Deux canaux de recrutement se sont particulièrement développés ces dernières années : celui des hommes africains pour le front et celui des femmes pour les usines d’armement russes.

Grâce à de fausses promesses, la Russie organise un recrutement massif et illégal de jeunes Africains, souvent précaires. Ce trafic d’êtres humains est orchestré par des agences de voyages complices, des influenceurs vantant le mode de vie russe, et divers acteurs régulièrement impliqués dans l’écosystème des Maisons Russes sur le continent. Tout un système très lucratif a ainsi été mis en place par la Russie dans plus de trente pays africains, exploitant la misère humaine pour promettre de faux avantages alléchants, comme des salaires élevés, des visas accélérés et une naturalisation rapide.

Mais là, c’est le cauchemar : les promesses se sont évaporées, et les nouvelles recrues se retrouvent au front, subissant les mauvais traitements de la part de leurs « camarades » russes. Le 9 janvier, une vidéo postée sur X avec des dizaines de millions de vues illustrait une nouvelle fois le triste phénomène. On y voit un soldat africain maltraité par un soldat russe. Insulté comme un « morceau de charbon », l’homme est attaché à une mine antichar, dans le but de l’utiliser comme un « kamikaze », envoyé à la mort dans le plus total mépris.

Les jeunes et les femmes précaires particulièrement touchés
Entre 2023 et 2025, un bilan cauchemardesque peut être dressé. Selon un article du 11 février, le quotidien Le Soleil rappelle qu’au moins 1 417 Africains ont été enrôlés dans les rangs de l’armée russe. Par ailleurs, plus de 316 sont déjà morts.

Le taux de mortalité important des soldats africains est de 22 %, bien supérieur à celui des recrues russes. Le taux de mortalité s’élève même à 30 % pour les Camerounais, qui font partie des nationalités les plus ciblées par la Russie, aux côtés des Égyptiens et des Ghanéens.

Ainsi, de nombreux pays africains se sont levés pour lutter contre la politique de chair à canon russe. Afin d’empêcher la poursuite du recrutement par la Russie dans leurs propres forces de sécurité, d’éviter de nouveaux décès et d’assurer la sécurité de leurs ressortissants, le Nigeria, l’Afrique du Sud et le Kenya se sont tous prononcés publiquement pour alerter leurs citoyens et condamner la Russie. Qu’attendent les autres pays africains pour ériger également une barrière ? D’autant que le sort réservé aux femmes recrutées n’est pas vraiment meilleur. La Russie mène une campagne de recrutement de travailleuses en Afrique subsaharienne pour soutenir son effort de guerre à travers le programme « Alabuga Start », du nom de l’usine de drones d’Alabuga au Tatarstan. Ce programme s’appuie sur des campagnes sophistiquées et trompeuses diffusées sur les réseaux sociaux. Son ambition est de recruter 10 000 ressortissants africains pour soutenir sa production de guerre.

Là encore, une fois sur place, les promesses d’emploi et de formation ont disparu. Les femmes se retrouvent à manipuler des produits chimiques toxiques sans aucune protection. Les conditions de travail sont bien en deçà des attentes avec des horaires excessifs, des salaires réduits, un climat de racisme et de sexisme, etc.

La supervision militaire de ces usines réduit finalement les participants à une main-d’œuvre étrangère bon marché, essentielle pour combler les pénuries de l’industrie de défense russe.

Une participante à l’émission, qui avait d’abord documenté avec enthousiasme son voyage, a fait part au média Regard sur l’Afrique de son désenchantement total : “Je regrette et je maudis le jour où j’ai commencé à faire toutes ces choses”.

Mamadou Cissé

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button