L’appât du gain et le piège du front

Vu d’Afrique, le conflit russo-ukrainien est si loin mais aussi si près. Un rapport publié le 12 février 2026 par l’Ong suisse Inpact, en partenariat avec le projet Khachu Zhit/I Want to Live, met en lumière l’ampleur du recrutement de ressortissants africains au sein des forces russes engagées dans la guerre en Ukraine. L’étude recense 1 417 combattants originaires de 35 pays africains, révélant une forte représentation de l’Afrique du Nord et de l’Ouest.
Les contingents les plus importants proviennent d’Égypte (361 recrues), du Cameroun (335) et du Ghana (234). Suivent notamment l’Algérie et la Gambie (56 chacun), le Mali (51), le Kenya (46), le Nigeria (36), l’Afrique du Sud (32), le Maroc (28), le Sénégal (14) et la Côte d’Ivoire (11). La moyenne d’âge est de 31 ans, avec une présence marquée de jeunes de 18 à 25 ans.
L’enquête décrit un système de recrutement structuré, mêlant contrats militaires, réseaux d’intermédiaires et campagnes en ligne. Les promesses incluent une prime pouvant atteindre 30 000 dollars, un salaire mensuel de 2 200 à 2 500 dollars, une assurance maladie et une naturalisation accélérée.
Au mois de juin 2025, j’ai eu la chance de visiter, dans l’arrière-pays ukrainien, une prison tenue secrète où il y avait des prisonniers de guerre russes. Il y avait bien évidemment des russes mais aussi plusieurs autres nationalités dont des africains. J’ai eu le privilège d’échanger avec certains d’entre eux et ils m’ont parlé de leur nouvelle vie dans cette partie tempérée du monde.
Chaque prisonnier à son histoire. Beaucoup, en quête d’un avenir meilleur, ont cédé à l’appât du gain. D’autres sont victimes de leur ignorance en signant des documents sans en comprendre le contenu. Certains, emprisonnés en Russie pour des délits ou des meurtres, ont vu leur peine échangée contre un engagement dans l’armée russe. Très peu sont là par conviction.
La plupart des Africains ont été recrutés par des agents. Il y a Richard, le Sierra-Léonais, qui a fui son pays après un « différend avec un vice-ministre de l’Intérieur ». Amad, un Égyptien qui vivait aux Émirats et se définit comme un « Bad boy ». Hassan, son jeune compatriote, étudiant un peu naïf, Koffi, le Togolais, grièvement blessé, etc.
Leur préoccupation est claire : « Si des échanges de prisonniers ont lieu, il faut que nous soyons privilégier comme des Russes et non comme des étrangers. Nous avons tous un passeport russe, car on ne peut pas faire la guerre sans ce document », tonnent-ils en chœur, non sans regretter leur sort.
Car, en réalité, ils bénéficient d’une brève formation militaire. Parfois quasi inexistante, avec un déploiement rapide au front, les mettant face aux risques. Ces recrues souvent peu expérimentées finissent en chair à canon, les plus chanceux sont capturés comme prisonniers de guerre.
Ici au Sénégal, l’histoire de l’étudiant de l’Université Alioune Diop de Bambey, Malick Diop, à fait, à plusieurs reprises, l’actualité nationale. Disparu depuis la mi-mars 2025 sur le front de Donetsk, Malick Diop, engagé dans l’armée russe, a été capturé par les forces ukrainiennes. Parti en Russie pour poursuivre ses études, il sera finalement enrôlé dans l’armée russe.
Une vidéo de son arrestation, largement relayée sur les réseaux sociaux, la montre en uniforme militaire russe, se présente comme Sénégalais. Les autorités ukrainiennes le soupçonnent d’actes de mercenariat, accusation qui suscite inquiétude et controverse.
Sa famille, ses anciens camarades et des organisations de défense des droits humains ont lancé un appel pressant aux autorités sénégalaises pour une intervention diplomatique urgente en vue de son rapatriement. Le gouvernement sénégalais, par la voix du secrétaire d’État chargé des Sénégalais de l’extérieur, a rassuré la famille et indiqué que les démarches diplomatiques sont en cours.
Le conflit russo-ukrainien dépasse largement le théâtre des opérations en Europe. Si au Cameroun des manifestants demandent un recensement des compatriotes engagés et un soutien consulaire accumulé aux familles sans nouvelles, au Kenya, des voix s’élèvent pour dénoncer l’exploitation de la précarité et réclamer un meilleur encadrement des migrations de travail.



