Le grand flop médiatique de Pékin en Afrique

(SénéPlus) – Depuis près de deux décennies, Pékin déploie des ressources financières considérables pour bâtir un vaste écosystème médiatique sur le continent africain. Les agences de presse, chaînes de télévision et stations de radio ont multiplié les embauches de journalistes locaux, ouvert des dizaines de bureaux et construit des studios de diffusion ultramodernes. Pourtant, le constat dressé par le journaliste Peter Martin dans son enquête parue le 2 mars 2026 chez Bloomberg met en lumière une réalité économique complexe : malgré des investissements massifs, les Africains ne regardent pas les médias étatiques chinois.
Nairobi s’est progressivement imposée comme le centre névralgique de cette diplomatie médiatique, accueillant le siège subsaharien de l’agence Xinhua dès 2006, puis le pôle de production de la chaîne de télévision CGTN en 2012. Cependant, les audiences peinent à décoller face à la concurrence des réseaux internationaux. Selon une étude relayée par Bloomberg, seuls 6% des téléspectateurs kenyans et 11% des Nigérians regardent CGTN au moins une fois par semaine, tandis que la BBC et CNN captent régulièrement entre 30% et 40% de l’audience dans ces mêmes pays.
Cette indifférence se confirme également auprès de la jeunesse urbaine. « Je ne regarde jamais les médias chinois, mais je regarde la BBC », confie Davis Moroko, un Kényan de 26 ans largement diffusé par le média économique, ajoutant qu’il ignorait même la présence de leurs studios dans sa ville. Sur les plateformes numériques, le manque d’engagement est tout aussi marqué : entre août et octobre 2023, les vidéos publiées sur YouTube par CGTN Africa ont généré une moyenne d’à peine 20 mentions « J’aime » et moins de 1 000 vues par publication.
Le paradoxe du soft power
Ce rejet médiatique contraste fortement avec le succès de la stratégie diplomatique et infrastructurelle de la Chine sur le continent. Les données de l’Afrobaromètre publiées en 2025 montrent en effet que 60% des Africains perçoivent l’influence économique et politique de la Chine de manière positive, un score qui devance celui des États-Unis (53%) et de l’Union européenne (49%).
Pour Confidence MacHarry, analyste au cabinet de conseil SBM Intelligence basé à Lagos, ce décalage s’explique par un déficit de crédibilité journalistique. « Les publics sont plus sensibles aux informations venant de l’Occident qu’à celles venant de Chine, ce qui génère de la méfiance », souligne-t-il dans l’article de Peter Martin. En diffusant de l’information perçue comme un flux continu de « bonnes nouvelles », les médias chinois s’apparentent souvent à de la propagande, à l’inverse des chaînes comme la qatarie Al Jazeera qui ont bâti leur réseau mondial sur un véritable journalisme de terrain.
La situation s’est complexifiée depuis 2021 avec un resserrement du contrôle éditorial depuis Pékin, exigeant une couverture stricte de la politique intérieure chinoise et des discours du président Xi Jinping. Cette obligation a provoqué le départ de nombreux journalistes régionaux vers d’autres rédactions concurrentes.
Face à ce plafond de verre auprès du grand public, la stratégie opérationnelle semble désormais s’adapter. À Nairobi, les présentateurs de CGTN sont de plus en plus sollicités pour animer des rencontres à huis clos entre officiels chinois et kényans. Comme le résumé un employé de la chaîne sous couvert d’anonymat à Bloomberg : « Le public cible n’est plus la population africaine, mais les gouvernements du continent ».



