Le plaidoyer sénégalais pour une IA panafricaine

(SénéPlus) – Du cœur du bassin arachidier sénégalais aux laboratoires ultra-sécurisés de la prestigieuse université de Princeton, le parcours d’Adji Bousso Dieng force le respect. Née à Kaolack, cette informaticienne et chercheuse de renommée internationale porte aujourd’hui la voix du continent africain au sein du tout premier panel de l’ONU dédié à l’intelligence artificielle (IA), dont les travaux ont officiellement débuté en ce mois de mars. Souvent comparé au GIEC pour le climat, ce comité mondial de quarantaine scientifique a pour lourde tâche d’encadrer une révolution technologique fulgurante. Invitée sur les ondes de RFI par la journaliste Charlotte Idrac, la scientifique sénégalaise a livré un plaidoyer sans concession pour une souveraineté technologique africaine, alertant sur les dérives d’une industrie qui menacent de reproduire les schémas d’exploitation du passé.
L’intégration d’une experte sénégalaise dans cette instance onusienne n’est pas qu’un symbole, c’est une nécessité stratégique. Face à l’hyper-puissance des géants de la Silicon Valley et des laboratoires asiatiques, les États du Sud mondiaux peinent à imposer leur vision. La mission de ce nouveau comité indépendant est justement de fournir une boussole scientifique neutre aux dirigeants du monde entier.
Au micro de RFI, Adji Bousso Dieng rappelle l’urgence de la situation face aux décideurs politiques souvent dépassés par le rythme de l’innovation. « Le constat est que l’IA progresse à une vitesse inédite », explique-t-elle à Charlotte Idrac. Les gouvernements perçoivent le potentiel économique, mais naviguent à vue quant aux régulations nécessaires. L’objectif de ce panel de l’ONU est donc clair : « produire des analyses scientifiques rigoureuses afin d’éclairer les décisions publiques », souligne la chercheuse sénégalaise, insistant sur la nécessité de « rééquilibrer les dynamiques en cours pour éviter que la gouvernance de l’IA ne se concentre pas entre les mains de quelques acteurs ou de quelques organisations ».
Le spectre grandiose d’une “colonisation numérique”
Si le continent africain, et le Sénégal en particulier, affiche un engouement spectaculaire pour l’intelligence artificielle, l’envers du décor s’avère beaucoup plus sombre. La création d’outils performants comme ChatGPT ou Midjourney repose sur des millions de données qui doivent être triées, étiquetées et modérées par des humains. Cette tâche, souvent fastidieuse et psychologiquement éprouvante, est massivement sous-traitée dans les pays du Sud.
Adji Bousso Dieng dénonce avec fermeté cette nouvelle forme d’exploitation, citant l’exemple des travailleurs de l’ombre en Afrique de l’Est. « Les grandes vont en Afrique comme au Kenya par exemple, et elles font compagnies libeller ces données-là […] dans des conditions qui ne sont pas très équitables », s’indigne-t-elle sur RFI. Sous-payés, exposés à des contenus d’une violence inouïe sans le moindre soutien psychologique, ces travailleurs opèrent dans un vide juridique total.
Pour la native de Kaolack, il s’agit d’une véritable « colonisation numérique ». Un concept qui s’étend également au pillage des données africaines, captées gratuitement par les multinationales occidentales pour entraîner leurs algorithmes. La chercheuse dresse un parallèle glaçant avec l’économie extractive traditionnelle : « La réalité de l’IA en Afrique en ce moment est plutôt la même chose qui se passe avec nos ressources naturelles, où on est des consommatrices plutôt que des transformatrices et des créatrices. »
Vaincre les biais par un panafricanisme pragmatique
L’autre grand défi soulevé par l’université concerne la standardisation culturelle imposée par les algorithmes actuels. Formés quasi exclusivement sur des bases de données nord-américaines ou européennes, les modèles d’IA souffrent de biais massifs. Ils ignorent les réalités sociologiques africaines, peinent à comprendre des langues comme le wolof, le swahili ou le bambara, et marginalisent de fait des milliards d’individus.
« Les modèles très performants de l’IA, maintenant, utilisent des données qui sont principalement de la culture de l’Ouest, qui ne transmettent pas la diversité des populations », constate amèrement le scientifique. Pour contrer cette hégémonie, elle a développé avec son équipe de Princeton un outil mathématique révolutionnaire baptisé le « Vendi Score ». Ce système permet de forcer les intelligences artificielles à intégrer et structurer la diversité, les rendant ainsi « plus créatives, et en un sens plus proche de ce que l’on attend d’une démarche scientifique ».
Sur le terrain, la riposte s’organise déjà. L’informaticien cite l’émergence de communautés dynamiques comme GalsenAI au Sénégal ou le Apprentissage profond Indaba à l’échelle continentale. À travers son ONG L’Afrique que je connaiselle encourage la jeunesse à s’emparer de ces outils. Mais elle appelle surtout à dépasser les discours politiques incantatoires pour bâtir un véritable « panafricanisme plus pragmatique qui consiste à collaborer dans différents domaines, y compris la technologie et l’IA ».
Le dilemme de la fuite du cerveau
Malgré son attachement viscéral à son pays d’origine et son désir de voir émerger des “IA locales”, le parcours d’Adji Bousso Dieng illustre le drame de la fuite des cerveaux africains. Propulsée par un « amour de la connaissance » et une « passion très forte pour la science », la chercheuse sénégalaise admet que les infrastructures de son pays natal ne sont pas encore prêtes à accueillir des travaux de sa dimension.
Interrogée par Charlotte Idrac sur un éventuel retour définitif au Sénégal, l’enseignante de Princeton ne cache pas sa lucidité face aux contraintes matérielles, notamment le manque cruel de supercalculateurs de dernière génération nécessaires à la recherche fondamentale en Apprentissage profond. « La recherche que je fais maintenant, je ne peux pas la faire au Sénégal parce que cela demande des ressources que je ne peux pas trouver au Sénégal actuellement », regrette-t-elle, tout en gardant l’espoir de voir cette situation évoluer. Une déclaration qui sonne comme un appel du pied aux autorités de Dakar pour investir massivement dans les infrastructures de calcul intensif, condition condition sine qua non pour que l’Afrique cesse d’être une simple spectatrice de la révolution numérique.



