Politique

Le Sénégal lève plus de 426 milliards sous couvert

La révélation du Financial Times (premier quotidien économique et financier britannique) arrive au pire moment. Cela affaiblit considérablement la position de Dakar dans ses négociations avec le FMI. Il s’agit d’une violation directe des obligations de transparence qui conditionnent tout programme avec le Fonds.

Selon le quotidien britannique, citant une enquête basée sur des documents confidentiels, le Sénégal a « secrètement » a emprunté 650 millions d’euros auprès d’Africa Finance Corporation (AFC) et de First Abu Dhabi Bank (FAB) « sans les divulguer publiquement “. Ce qui rend cette révélation particulièrement grave, c’est la nature même de l’instrument utilisé, à savoir des mécanismes financiers complexes appelés total return swaps… Produits dérivés permettant d’obtenir de la liquidité.

Normalement, lorsqu’un État emprunte de l’argent à plusieurs banques ou pays, tous les prêteurs sont sur un pied d’égalité (c’est la clause Pari Passu). Cependant, ces dispositifs « opaques » donnent aux prêteurs la priorité sur les autres créanciers. L’échange de l’AFC exigeait que le Sénégal place 55 millions d’euros (36 milliards de francs CFA) sur un compte pour acheter des actions de l’AFC et financer une centrale électrique à Dakar. En donnant la priorité à un prêteur, l’État perd une partie de sa liberté pour gérer son budget comme bon lui semble en cas de crise.

Le Sénégal était ainsi tenu de reconnaître formellement le prêteur comme créancier privilégié (et de garder confidentielle l’existence du prêt), y compris si possible par un avertissement préalable s’il en informait le FMI. En bref : le Sénégal a emprunté avec un engagement contractuel de cacher le prêt au FMI et aux marchés.

Dernier combat

Pour comprendre pourquoi le Sénégal en est arrivé là, il faut remonter à l’échéance critique du 13 mars 2026. Le 13 mars 2026, le Sénégal a dû honorer 333,3 millions d’euros (soit 219 milliards FCFA) pour les euro-obligations émises en mars 2018. Principal et intérêts confondus, le montant total dû s’élève à 485 millions de dollars. L’agence Bloomberg soutient que ce remboursement a été en partie financé par les 650 millions d’euros en question.

Les euro-obligations sénégalaises avaient perdu environ 20 % de leur valeur en trois mois fin 2025, certaines s’échangeant à près de 51 % pour 1 euro nominal (un niveau typique des situations où un défaut ou une restructuration semble probable).

Cette chute s’est accélérée après l’échec d’un accord avec un décaissement du FMI début novembre 2025, ainsi que la déclaration du Premier ministre rejetant explicitement l’idée de restructuration. Les investisseurs régionaux s’arrachent les bons du Trésor sénégalais depuis le début de l’année 2026, et le Trésor avait mobilisé 510 milliards FCFA sur le marché régional de l’UEMOA depuis le début de l’année. Mais cela ne suffisait pas.

Entre 2026 et 2028, le pays devra payer 14 870 milliards FCFA au titre du service total de la dette. Pour maintenir la trajectoire annoncée, des coupes de 280,5 milliards FCFA ont été opérées dans le budget de fonctionnement 2026. Cette austérité a plongé dans la morosité plusieurs secteurs de l’économie.

Le cruel paradoxe

Le paradoxe est frappant et douloureux. Le gouvernement Faye-Sonko est arrivé au pouvoir en dénonçant justement les dettes cachées et l’opacité financière de ses prédécesseurs. La Cour des comptes qu’il a mandatée a révélé 7 milliards de dollars de dettes cachées sous Macky Sall. Et voilà que le même gouvernement, acculé par l’urgence, reproduit (sous une forme différente mais tout aussi opaque) le comportement qu’il a dénoncé.

Le Premier ministre Ousmane Sonko s’est engagé à tout mettre en œuvre pour éviter un défaut de paiement, tout en excluant explicitement les restructurations. Le constat est que ces deux engagements simultanés (pas de défaut, pas de restructuration) sont très difficiles à tenir face à un mur de dettes de cette ampleur.

Selon les estimations des analystes de Bank of America de décembre 2025 et rapportées par Reuters, le Sénégal aurait mobilisé entre 750 millions et 1 milliard de dollars via des instruments financiers tels que les swaps de rendement total, une pratique qui illustre à la fois les tensions financières actuelles et le recours croissant à des mécanismes d’endettement plus sophistiqués et plus risqués. Car ces mécanismes comportent des clauses de déclenchement automatique en cas de dégradation de la note (avec des garanties (collatéral) supérieures au montant emprunté (1,3 à 1,5 fois)).

Ce qui rendrait « de plus en plus probable » une restructuration de la dette extérieure au second semestre 2026.

Du jam à l’horizon

Le jeudi 22 janvier 2026, Lejecos a tiré la sonnette d’alarme dans une publication électronique intitulée « RESTRUCTURATION DE LA DETTE DU SÉNÉGAL : La version « sophistiquée » du gouvernement », nous écrivions : « En voulant éviter le mot tabou « défaut », l’État a choisi une autre voie : celle de l’ingénierie financière sophistiquée. Swaps de taux, couverture de change, Total Return Swaps… Des outils présentés comme modernes, rationnels, presque vertueux. Mais derrière cette technicité rassurante se cache une réalité plus inquiétante : la transformation progressive de la dette publique en une série de paris financiers. “.

Cela signifie que, si ces instruments permettent de réduire artificiellement le service de la dette à court terme, ils exposent dangereusement le pays, d’abord par le risque de marché car un swap de taux d’intérêt est un pari : lorsque les taux mondiaux augmentent brutalement, le gain espéré de 1,2 point (de 4,7% à 3,5%) peut se transformer en une perte abyssale (RESTRUCTURATION DE LA DETTE DU SÉNÉGAL : La version « sophistiquée » du gouvernement).

Le Sénégal cherche néanmoins à renégocier un programme de soutien avec le FMI. Or, avoir contracté des dettes secrètes avec une clause de confidentialité envers le Fonds est exactement le type de comportement qui bloque les négociations ; sur les marchés, un investisseur cité par le FT a déclaré : «Rien de tout cela n’est rendu public ou communiqué au marché” Les investisseurs régionaux qui ont massivement souscrit aux bons du Trésor sénégalais depuis le début de l’année 2026 (contribuant à éviter le défaut) découvrent qu’ils n’ont pas une vision complète de la dette réelle du Sénégal. Avec des swaps de rendement total donnant la priorité aux prêteurs AFC et FAB, leur propre dette est potentiellement subordonnée à ces prêts secrets. C’est le genre de révélation qui peut déclencher une crise de confiance sur le marché régional.
Malick NDAW

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