Société, Culture

Le Sénégal « résoluble mais fragile »

(SenePlus) – Une recherche académique publiée dans l’Oxford Review of Economic Policy analyse le choc de la révélation des milliards de dollars de passifs cachés découverts en mars 2024. Selon les auteurs, le pays aurait dû restructurer sa dette avant même l’audit.

Le défaut de paiement était-il la meilleure option pour le Sénégal face à la découverte de sa dette cachée ? C’est la question que pose une étude académique signée Abdoulaye Ndiaye, professeur d’économie à la Stern School of Business de l’Université de New York, et Louphou Coulibaly. Leur recherche, publiée dans l’Oxford Review of Economic Policy et disponible sur SSRN, développe un modèle quantitatif pour analyser “le défaut souverain optimal suite à la révélation d’une dette cachée” appliqué au cas sénégalais.

Le contexte est connu. “En mars 2024, le nouveau gouvernement sénégalais a ordonné un audit de ses comptes budgétaires et à découvert que son auparavant avait accumulé plus de 10 milliards de dollars de passifs non comptabilisés dans les statistiques officielles”, rappellent les chercheurs. Conséquence immédiate : “La dette publique, initialement estimée à environ 70 % du PIB, a été révisée à la hausse de 50 points de pourcentage du jour au lendemain.”

Les répercussions ont été brutales. “Le FMI a suspendu son programme. Les agences de notation ont abaissé la note souveraine du Sénégal. Les spreads des euro-obligations ont atteint des niveaux critiques”, énumèrent Ndiaye et Coulibaly. Pourtant, soulignent-ils, “les autorités ont refusé de restructurer la dette, invoquant le ‘droit’ de l’État à décider s’il convient de traiter le problème et comment”.

Un défaut optimal dès 2023

La conclusion principale de l’étude est sans équivoque. “Notre principale conclusion est que le défaut de paiement aurait été optimal dès 2023, avant même la réalisation de l’audit, une fois que le ratio dette/PIB, corrigé rétroactivement, à franchi le seuil de défaut de 107 %”, écrivent les auteurs. Ce résultat découle d’un modèle qui intègre une contrainte spécifique au Sénégal : “L’appartenance du Sénégal à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) accentue considérablement ce choix ; l’ancrage fixe du franc CFA exclut toute dévaluation et tout financement monétaire, de sorte que l’ajustement repose entièrement sur la politique budgétaire ou la restructuration.”

Pour les chercheurs, cet épisode “illustre de façon extrême un phénomène plus vaste : les passifs publics cachés, dès leur révélation, réduisent considérablement la marge de manœuvre entre ajustement budgétaire et défaut de paiement”. Leur questionnement central : “Quand est-il optimal pour un gouvernement confronté à la révélation d’une dette cachée importante et à des spreads très élevés de faire défaut plutôt que de rembourser ?”

Résoluble mais fragile

Puisque le Sénégal a choisi de poursuivre les remboursements, les auteurs ont modélisé les conditions rendant ce choix rationnel. Leur analyse révèle une fragilité structurelle. “Un modèle de non-défaut qui correspond à la dynamique des spreads après la révélation de la situation exige des chocs de revenus implicites au marché plus volatils et moins persistants que ne le font les données historiques”, notent-ils.

Cette configuration “reflète soit un optimisme quant au retour à la moyenne, peut-être alimenté par les recettes pétrolières anticipées et les réformes de gouvernance, soit une forme de pari sur le redressement, où le gouvernement retarde la restructuration dans l’espoir que des chocs favorables rétablissent la viabilité de la dette”, analysent Ndiaye et Coulibaly.

Le verdict est nuancé mais inquiétant : “Selon ce modèle, le Sénégal est solvable mais fragile : un choc de revenus négatif de 3 % (tel qu’une hausse de 20 % des prix mondiaux du pétrole avec la guerre en Iran) entraînerait un délai de défaut prévu inférieur à un an.”

Au-delà du cas sénégalais, l’étude pointe un problème systémique. “Les gouvernements promettent régulièrement plus qu’ils n’inscrivent dans leurs bilans officiels. Les emprunts hors budget, les garanties et les arriérés leur permettent de reporter les dépenses et d’atténuer les contraintes politiques, mais ils créent également des passifs cachés que les marchés et les institutions internationales peinent à appréhender”, observent les chercheurs.

L’article complet, intitulé “Révélation de la dette cachée et défaut optimal”, est accessible sur SSRN à l’adresse

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button