Le Sénégal veut son école, mais avec l’argent des autres

(SénéPlus) – Dans une analyse récemment publiée sur Africa Is a Country, l’anthropologue Gaya Morris, doctorante à l’Université d’Indiana dont les recherches portent sur les politiques linguistiques et la décolonialité dans l’éducation publique élémentaire au Sénégal, dresse un constat sans concession : la réforme de l’enseignement bilingue sénégalais, présentée comme un symbole de souveraineté nationale, reste largement tributaire des financements étrangers.
Quand chaque manuel pédagogique porte le logo d’un bailleur (OIF, AFD, USAID, CIDA, JICA, UNICEF) il n’est pas un secret que toutes les réformes de l’éducation publique au Sénégal sont attachées aux intérêts des partenaires étrangers, relève la chercheuse. En février dernier, l’administration Trump a brutalement rappelé cette réalité en gelant les financements de l’USAID. Les millions de dollars promis pour le programme d’enseignement bilingue ne seront jamais versés. Pourtant, à Dakar, on jure que la transition linguistique est « irréversible ».
Le retrait américain intervient dans un contexte politique où les déclarations de souveraineté nationale sont devenues un refrain au Sénégal, observe Morris. Depuis leur élection en 2024, le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko mènent une politique de rupture avec la Françafrique, rapporte la chercheuse. Ils ont rejeté la présence militaire française, renégocié des accords de pêche avec l’UE et déclaré leur soutien au programme bilingue. “Enseigner dans nos propres langues est une question de souveraineté nationale”, affirme Moussa Sall de la Direction de l’Alphabétisation et des Langues Nationales, cité par Morris.
Mais la réalité budgétaire rattrape vite les grandes ambitions. Selon l’auteure, la dette du Sénégal atteint 76,3% du PIB, et le gouvernement doit prouver au FMI que l’administration précédente a mal déclaré l’état des remboursements. Dans ce contexte, Morris souligne une contradiction majeure : comment réclamer la souveraineté linguistique tout en restant financièrement dépendant des bailleurs étrangers ?
Soixante-cinq ans d’héritage colonial
Depuis l’indépendance en 1960, le Sénégal a conservé un système éducatif calqué sur le modèle français, rappelle l’anthropologue. Bien que des programmes bilingues aient été pilotés dès 1971, le français demeure la seule langue d’enseignement dans la plupart des écoles publiques. Une politique désastreuse : en dehors des élites urbaines, la majorité des enfants ne connaissent que quelques mots de français en entrant à l’école. Au moins un tiers abandonneront avant la fin du primaire, selon Morris.
Les programmes bilingues ont pourtant fait leurs preuves, démontrant “de manière constante des améliorations remarquables dans les compétences des élèves dans toutes les matières, y compris le français”, note l’auteur. Mais les résistances persistantes, alimentées par ce que Morris appelle des « idéologies raciolinguistiques » héritées de la colonisation française. L’attachement à la “correction grammaticale du français” structure encore profondément l’imaginaire scolaire sénégalais, analyse-t-elle.
Lancé en 2019 avec le soutien financier de l’USAID, le Modèle Harmonisé de l’Éducation Bilingue au Sénégal (MOHEBS) permet aux élèves de suivre le programme en français et dans l’une des six langues nationales : wolof, pulaar, sereer, joola, mandinka ou soninke, explique Morris. Pleinement déployé dans douze régions, il reste en phase pilote à Dakar, qui concentre plus de 20% de la population nationale.
À Sébikotane, dans une école pilote visitée par la chercheuse, les formations prévues en mars ont été annulées suite au gel américain. Le directeur s’inquiète : comment les enseignants poursuivront-ils le programme en wolof l’année prochaine sans formation sur la grammaire et le vocabulaire mathématique ? Mais sur le terrain, la transition se poursuit malgré tout. Les enseignants adoptent les termes wolofs – aluwa pour tableau, wërgël pour cercle, dogu baat pour syllabe – et constatent des progrès fulgurants, rapporte Morris.
“Maintenant que nous avons fait tout cet effort, ce serait vraiment dommage de laisser ça tomber dans l’eau. Notre gouvernement doit voler avec ses propres ailes”, affirme une enseignante citée par l’anthropologue. Une belle déclaration d’intention, mais qui se heurte à une réalité implacable.
La facture de l’indépendance linguistique
L’Inspecteur Sow de la Direction de l’Enseignement Élémentaire reconnaît sans détour, selon Morris : “On ne ressemble pas que le départ de l’USAID ne nous a pas impacté.” La date initialement prévue de 2028, où tous les élèves devraient passer leur examen en français et dans une langue nationale, sera “probablement repoussée d’un à trois ans”, estime-t-il.
Le MOHEBS se poursuivra grâce au soutien de la Banque mondiale, l’UNICEF, la Fondation Gates et… l’État sénégalais, cité en dernier par Morris. Autrement dit, la réforme continue tant que d’autres bailleurs accepteront de payer. Les enseignants, “habitués à la précarité des réformes liées aux financements spécifiques de l’aide étrangère qui finissent toujours par expirer”, savent que cette épée de Damoclès ne disparaîtra pas de sitôt, note l’auteur.
Le supposé manque de volonté politique chez les dirigeants sénégalais n’était-il pas plutôt, comme le suggère Morris, une dépendance structurelle aux financements extérieurs ? L’interruption du financement américain “précipite l’occasion de réexaminer la colonialité, les inégalités structurelles et la dépendance perpétuées par l’aide internationale”, écrit-elle, ajoutant que “c’est ce que les Sénégalais à tous les niveaux du système éducatif sont en train de faire”.
Au-delà de la question financière, le choix du wolof comme principale langue d’enseignement bilingue soulève des tensions, observe Morris. Parlé par 90% de la population, il s’impose naturellement, mais les communautés parlant des langues minoritaires craignent la disparition de leurs idiomes. À Sébikotane, les locuteurs saafi-saafi redoutent que la domination du wolof ne remplace simplement celle du français, rapportent la chercheuse.
L’Inspecteur Dame Seck minimise ces résistances, les attribuant à “une incompréhension qui nécessite un travail de sensibilisation délibéré”, selon Morris. Mais celle-ci souligne qu’il s’agit d’un “bilinguisme soustractif”, où les langues locales servent avant tout à faciliter l’acquisition du français. La politique linguistique future reste ambiguë : faut-il conserver le français ou le remplacer par le wolof ? “Ce sera forcément le wolof, dire certains, car il est parlé par 90% de la population. Ce ne peut pas être le wolof, rétorquent d’autres, car dans un pays où l’on parle 25 langues autochtones, cela remplacerait une domination par une autre”, cite Morris.
Dans un pays qui compte 25 langues autochtones, la décolonisation linguistique ne peut se faire sans affronter ces contradictions internes, souligne l’anthropologue. Et cela a aussi un coût.
Au ministère de l’Éducation à Dakar, lors de sa visite cet été, Morris a entendu les responsables affirmer que le bilinguisme est désormais devenu « une affaire étatique » et qu’il est à ce stade « irréversible ». “Entendre ces mots prononcés avec autant de conviction depuis l’intérieur du ministère de l’Éducation du Sénégal, c’était entendre le seul type de détermination capable de déplacer le poids de l’histoire”, écrit-elle.



