Société, Culture

L’effet domino redouté d’un défaut de paiement sénégalais

(SenePlus) – “Ce serait de toute façon une catastrophe pour le système financier régional”, résume une source proche de la BOAD citée par Jeune Afrique. Derrière cette formule lapidaire se cache un risque systémique qui explique pourquoi toute la finance ouest-africaine se mobilise pour éviter la chute de Dakar.

La crise de la dette sénégalaise n’est pas qu’un problème sénégalais. Elle est devenue l’affaire de toute l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), au point que l’ensemble de la scène financière régionale orchestre discrètement un sauvetage collectif, révèle une enquête de Thaïs Brouck et Mathieu Galtier publiée le 23 février dans Jeune Afrique.

Si le Sénégal devait faire défaut sur sa dette, les conséquences dépasseraient largement ses frontières. Le pays représente environ 15% du PIB de l’Uemoa et constitue la deuxième économie de la zone après la Côte d’Ivoire. Mais surtout, les banques commerciales de toute la région détiennent désormais des volumes importants de titres de créance sénégalais dans leurs bilans.

Depuis janvier 2026, Dakar a levé plus d’un milliard de dollars sur le marché régional UMOA-Titres, note JA. Cette opération massive a dispersé le risque souverain sénégalais à travers tout le système bancaire ouest-africain. Un défaut transformait instantanément ces actifs en pertes comptables pour des dizaines d’établissements financiers qui n’ont aucun lien direct avec l’économie sénégalaise.

Les banques régionales qui ont acheté massivement des bons du Trésor sénégalais verraient leurs ratios de solvabilité se dégrader brutalement. Certaines pourraient basculer sous les seuils réglementaires, déclenchant des interventions de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) ou des recapitalisations d’urgence. Les établissements les plus exposés pourraient même faire face à des retraits de dépôts si la panique s’installait.

Pour la Banque ouest-africaine de développement, l’enjeu est existentiel. Comme la relève de l’enquête de Jeune Afrique, le Sénégal tire près d’un cinquième de son portefeuille de financements depuis 2021. Un défaut sénégalais anéantirait des années d’efforts pour améliorer la notation de cette institution multilatérale.

Le précédent de la Guinée-Bissau, rappelé dans l’article, est édifiant : en 2024, Fitch avait dégradé la perspective de la BOAD simplement parce que ce petit État (représentant moins de 5% de l’encours) avait suspendu ses remboursements. C’est dire les conséquences potentielles d’un défaut sénégalais, vingt fois plus important en volume.

Une contagion aux autres États de l’Union

Au-delà des chiffres, c’est toute la crédibilité de la BOAD sur les marchés internationaux qui s’effondrerait. L’institution ne pourrait plus lever de fonds à des conditions avantageuses, privant ainsi l’ensemble des huit pays membres de l’Uemoa d’une source cruciale de financement du développement. Le cercle vicieux serait enclenché : moins de ressources pour la BOAD signifie moins de projets financés, donc moins de croissance, donc encore plus de difficultés à rembourser les dettes existantes.

Les économistes Martin Kessler et Abdoulaye Ndiaye, cités par Jeune Afrique, pointent un risque encore plus pernicieux : “Le transfert des risques vers la région pourrait finir par créer des boucles de vulnérabilité entre l’État et les banques qui dépasseraient la capacité du système bancaire sénégalais à soutenir le gouvernement, tout en mettant également sous tension le système bancaire régional. Cela créerait aussi des tensions de liquidité pour les autres États souverains.”

Traduit en termes concrets, cela signifie que le Bénin, le Togo, le Burkina Faso ou le Mali pourraient se présenter face à des difficultés pour lever des fonds sur UMOA-Titres, même s’ils gèrent correctement leurs finances publiques. La première de risque augmenterait pour l’ensemble de la zone, les investisseurs ne faisant plus de distinction entre États vertueux et États en difficulté.

Le système actuel repose sur un équilibre fragile que les deux chercheurs ont conclu comme “un partage informel des risques : un État membre de l’Uemoa peut emprunter auprès des banques domestiques si les autres continuent d’avoir accès aux marchés internationaux”. Un défaut sénégalais brisait cet équilibre et pourrait fermer simultanément l’accès aux marchés internationaux pour plusieurs États.

Comme la Grèce pour la zone euro, le Sénégal pourrait devenir le maillon faible qui révèle les failles structurelles de l’union monétaire. Mais avec une différence de taille : l’Uemoa ne dispose ni de la puissance financière de l’Union européenne, ni de mécanismes institutionnalisés de solidarité comparables.

Une mobilisation régionale sans précédent

La BCEAO pourrait certes intervenir, mais ses marges de manœuvre sont limitées par les statuts qui encadrent strictement ses possibilités de financement monétaire des États. Le Fonds monétaire africain, s’il était opérationnel, pourrait jouer un rôle d’amortisseur. Mais dans l’état actuel, l’Uemoa ne dispose d’aucun équivalent du Mécanisme européen de stabilité qui avait permis de contenir la crise grecque.

C’est dans ce contexte que prend tout son sens la mobilisation financière discrètement révélée par Jeune Afrique. L’enquête du magazine panafricain montre, reprenant une information précédemment citée par le Financial Times, qu’un tiers des adjudications sénégalaises récentes, environ 300 millions d’euros, a été acquise par un acheteur unique depuis le Togo.

Toutefois, comme le note un financier cité par Jeune Afrique, “l’objectif n’est pas de se passer du FMI mais au contraire de créer un cadre pour qu’un accord avec le FMI soit trouvé”. Cette solidarité régionale n’est qu’un répit temporaire, pas une solution durable.

Le véritable enjeu, comme le formule justement Thaïs Brouck et Mathieu Galtier, n’est pas de savoir qui achète les bons du Trésor sénégalais, “mais plutôt jusqu’à quand la mobilisation de l’Union monétaire tiendra pour éviter une chute du soldat Sénégal”.

Car le risque augmente à chaque nouvelle émission. Plus les banques régionales accumulent de la dette sénégalaise, plus elles sont vulnérables à un défaut. Plus le Sénégal emprunte régionalement, moins les autres États disposent de liquidités disponibles. Kessler et Ndiaye le formulent crûment dans leur note : “sans le soutien du FMI, les forces qui ont permis au Sénégal d’obtenir un appui régional pourraient se dissiper rapidement”.

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