Les contradictions troublantes de Pastef

(SénéPlus) – Le journaliste Théophile Kouamouo pose une question aussi simple que dérangeante : un parti comme Pastef, qui se revendique panafricaniste de gauche, peut-il placer au sommet de ses priorités législatives des dispositions dont l’urgence disparaît dès lors qu’on évacue les paniques morales, et qui rejoignent l’agenda de ceux qui en Occident rêvent de persécuter les diasporas africaines ?
Dans un éditorial diffusé sur “Décrypter l’Afrique” mercredi 18 mars 2026, Kouamouo dévoile un fait troublant révélé par l’agence Reuters : l’organisation américaine ultra-conservatrice Mass Resistance a appuyé le collectif sénégalais Hansam Jikko dans sa campagne pour durcir les peines contre les homosexuels. Il a même été question d’installer une branche de cette ONG à Dakar. Ce n’est pas un cas isolé : l’influence de Family Watch International a été documentée au Nigeria et en Ouganda lors de votes de lois similaires.
Les alliés révélateurs d’un projet politique
Le journaliste rappelle une vérité inconfortable : quand Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye étaient persécutés et emprisonnés par Macky Sall, qui se tenaient à leurs côtés ? Les forces de gauche occidentales, aujourd’hui insultées par la base pastéfiste sur les réseaux sociaux, ou la néo- droiteextrême trumpienne ? Et demain, si un bras de fer s’ouvre avec les institutions de Bretton Woods et les marchés financiers, qui sera aux côtés de Pastef : les altermondialistes ou l’internationale réactionnaire ?
Pour Kouamouo, cette question n’est pas rhétorique. Le suprémacisme blanc le plus décomplexé est aujourd’hui porté par les mêmes forces politiques qui en Occident prônent la haine des homosexuels, certes, mais aussi des Noirs, des musulmans ou même des juifs, et qui glorifie la nostalgie des conquêtes coloniales à la façon du secrétaire d’État américain Marco Rubio. Le panafricanisme peut-il se concevoir en dehors d’une vision du monde qui inclut la diaspora, ses adversaires et ses combats ?
La démocratie au péril de la tyrannie majoritaire
L’éditorialiste pointe un danger démocratique majeur : quand on décide qu’une partie des concitoyens “ne doit plus respirer”, quand les policiers se saisissent des téléphones de quiconque est accusé d’être homosexuel pour les fouiller, ne met-on pas en danger les libertés de tous ? Le droit à la vie privée ? Même les droits politiques ?
Peut-on longtemps donner force et légitimité aux pires intégrismes sans se laisser déborder par des radicalités qui finiront par abattre la démocratie ?
Kouamouo convoque un passage de “L’Aventure ambiguë”, le classique de Cheikh Hamidou Kane : le fou tue son badialo non seulement parce qu’il ne prie plus, mais surtout parce qu’il est devenu différent. “L’Afrique qui est diverse, qui veut s’unir, ne pourra le faire si d’un bout à l’autre elle ne construit pas une société qui respecte de manière radicale le droit à la différence”, affirme-t-il.
Le révélateur des vraies priorités
Le journaliste conclut son proposition avec le témoignage d’une jeune femme excisée au Sénégal en 2013, en toute impunité, alors que la pratique est interdite depuis 1999. Elle interpelle directement le gouvernement : “Pourquoi ne pas durcir, dans le cadre de la première grande loi sociétale Pastef, la loi contre l’excision, les dispositions contre la pédocriminalité ou les féminicides ?”
Kouamouo rappelle qu’un réseau pédocriminel transnational agissant au Sénégal a été révélé, mais n’a suscité aucun emballement national comparable. Pourquoi ? Parce que la pédocriminalité hétérosexuelle reste socialement admise dans un pays où 9% des filles sont mariées avant 15 ans, où les violations sont normalisées, où des enseignants mettent enceintes leurs élèves en toute impunité.
“Nos priorités en disent beaucoup sur nous, elles en disent beaucoup sur notre projet politique”, conclut-il. Une formule qui résonne comme un jugement sur le choix de Pastef de faire de la criminalisation renforcée de l’homosexualité son premier grand texte sociétal.



