Société, Culture

Les détails de la frappe fatale contre Ali Khamenei

(SenePlus) – Caméras de surveillance piratées, réseaux téléphoniques infiltrés, algorithmes identifiés.. Une enquête du Financial Times révèle l’ampleur stupéfiante du dispositif de renseignement israélo-américain qui a permis de tuer le Guide suprême iranien samedi dernier. Une opération orchestrée dans les moindres détails depuis plus de deux décennies.

Lorsque les gardes du corps d’Ali Khamenei se sont présentés au travail samedi matin près de la rue Pasteur à Téhéran, ils ignoraient qu’Israël épiait chacun de leurs mouvements depuis des années. Selon une enquête publiée lundi 2 mars par le Financial Times (FT) et signée par Mehul Srivastava, James Shotter, Neri Zilber et Steff Chávez, “la quasi-totalité des caméras de circulation de Téhéran avaient été piratées depuis des années, leurs images cryptées et transmises à des serveurs à Tel-Aviv et dans le sud d’Israël”, rapportent deux sources proches du dossier citées par le quotidien britannique.

L’une de ces caméras offrait un angle particulièrement précieux, révèle le FT, “permettant de déterminer où les hommes aimaient garer leurs voitures personnelles et offrant une fenêtre sur le fonctionnement d’une partie banale du complexe étroitement surveillé”. Des algorithmes complexes ont ensuite enrichi des dossiers sur ces agents de sécurité, incluant « leurs adresses, leurs horaires de service, les itinéraires qu’ils empruntaient pour se rendre au travail et, plus important encore, qu’ils étaient habituellement chargés de protéger et de transporter », détaille le journal.

Cette masse de données a permis aux services israéliens et américains de construire ce que les officiers de renseignement appellent un « schéma de vie ». “Bien avant que les bombes ne tombent, ‘nous connaissances Téhéran comme nous connaissons Jérusalem'”, confie au Financial Times un responsable du renseignement israélien actuellement en fonction. “Et quand vous connaissez [un lieu] aussi bien que la rue où vous avez grandi, vous remarquez un seul élément qui n’est pas à sa place.

Le FT révèle qu’Israël a également pu “perturber des composants individuels d’environ une douzaine d’antennes de téléphonie mobile près de la rue Pasteur, faisant croire que les téléphones étaient occupés lorsqu’on les appelaient et répondaient au dispositif de protection de Khamenei de recevoir d’éventuels avertissements”.

L’Unité 8200 et l’analyse des réseaux sociaux

Cette image détaillée de la capitale ennemie résulte d’une collecte de données laborieuses, rendue possible par l’Unité 8200 d’Israël, spécialisée dans l’interception des signaux, les agents humains recrutés par le Mossad et les montagnes de données digérées quotidiennement par le renseignement militaire, précise le Financial Times.

Selon une source citée par le journal, Israël a utilisé une méthode mathématique connue sous le nom d’analyse de réseau social “pour analyser des milliards de points de données afin de découvrir des centres improbables de gravité décisionnelle et identifier de nouvelles cibles à surveiller et à éliminer”. Le tout alimentant “une chaîne de montage avec un seul produit : des cibles”.

“Dans la culture du renseignement israélien, le ciblage est la question tactique la plus essentielle, il est conçu pour permettre une stratégie”, explique au FT Itai Shapira, général de brigade dans la réserve de l’armée israélienne et vétéran de 25 ans de sa direction du renseignement. “Si le décideur décide que quelqu’un doit être assassiné, en Israël la culture est : ‘Nous fournissonsons le renseignement de ciblage’.”

Mais tuer Khamenei relevait d’abord d’une décision politique, soulignant plus de six responsables actuels et anciens du renseignement israélien intégré par le Financial Times. Lorsque la CIA et Israël ont déterminé que le Guide suprême tiendrait une réunion matin dans ses bureaux près de la rue Pasteur, l’occasion de supprimer simultanément une grande partie de la direction iranienne samedi était “particulièrement opportune”, note le journal.

Ils ont estimé que les traquer après le début d’une guerre aurait été beaucoup plus difficile, puisque les Iraniens auraient rapidement adopté des pratiques d’évitement, notamment en se réfugiant dans des bunkers à l’abri des bombes israéliennes, précise le FT.

Pour une cible aussi importante que Khamenei, l’échec n’était pas une option. La doctrine militaire israélienne exige que deux officiers supérieurs distincts, travaillant l’un de l’autre, confirment avec une forte certitude qu’une cible se trouve à l’emplacement qui doit être attaqué, rapporte le Financial Times.

Dans ce cas précis, révèle le journal citant deux personnes proches du dossier, le renseignement israélien disposait d’informations provenant de l’interception de signaux, comme les caméras de circulation piratées et les réseaux de téléphonie mobile profondément infiltrés, démontrant que la réunion avec Khamenei était programmée et que des hauts responsables se dirigeaient vers le lieu.

Mais les Américains disposaient de quelque chose d’encore plus concret, affirme le FT : “une source humaine”, selon deux personnes familiales de la situation. La CIA a refusé de commenter.

L’opération “Epic Fury”

À 15h38, heure de l’Est, vendredi, alors qu’il voyageait à bord d’Air Force One vers le Texas, Donald Trump a donné l’ordre de procéder à l’opération “Epic Fury”, les frappes américaines-israéliennes sur l’Iran, rapporte le Financial Times.

L’armée américaine a ouvert la voie aux chasseurs israéliens en lançant des cyberattaques “perturbant, dégradant et aveuglant la capacité de l’Iran à voir, communiquer et réagir”, selon le général Dan Caine, chef d’état-major interarmées américain, cité par le journal.

Les avions israéliens, qui volaient depuis des heures pour arriver à temps au bon endroit, ont tiré jusqu’à 30 munitions de précision sur le complexe de Khamenei, a déclaré un ancien haut responsable du renseignement israélien au FT. Les Iraniens prenaient leur petit-déjeuner lorsqu’ils ont été tués, a confié Trump à Fox News, rapporte le quotidien.

Le succès tactique était l’aboutissement de deux événements distincts, séparés de plus de 20 ans, explique au Financial Times Sima Shine, ancienne responsable du Mossad spécialisée sur l’Iran.

Le premier fut une directive donnée en 2001 par l’ancien Premier ministre Ariel Sharon à Meir Dagan, alors chef du Mossad, préoccupé par la Syrie, les militants palestiniens, le Hezbollah au Liban et d’autres. “‘Tout ce que fait le Mossad est bien et bon'”, aurait dit Sharon à Dagan selon Shine citée par le FT. “‘Ce dont j’ai besoin, c’est l’Iran. C’est votre cible’.”

“Et depuis lors, c’est la cible”, ajoute-t-elle. Le deuxième événement, précise Shine au journal, fut l’attaque transfrontalière du Hamas le 7 octobre 2023, qu’Israël affirme avoir été soutenu par l’Iran et qui a changé un calcul de longue date : bien qu’ayant pénétré les cercles de plusieurs chefs d’État ennemis, leurs assassinats restaient interdits même en temps de guerre.

Mais la série de coups de renseignement israéliens possède ses propres pouvoirs de séduction, conclut le Financial Times. “En hébreu, nous disons : ‘Avec la nourriture vient l’appétit'”, résumé Shine. “En d’autres termes, plus vous avez, plus vous voulez.”

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