Les hommes beaux se font attendre

Note de lecture : « L’âge d’or n’est pas pour demain »
Si traduire, c’est trahir, alors le titre de ce roman en est une
illustration parfaite. Les belles ne sont pas encore nées —
traduit « Les hommes beaux ne sont pas encore nés » — devient en
français « L’âge d’or n’est pas pour demain ». Les « hommes beaux », ces
les figures qui font vibrer l’original, se sont effacées.
Le glissement est révélateur : du constat d’une absence douloureuse —
presque une nostalgie portée par des hommes appelés à naître — on passe
à une attente diffuse, presque mythique. Le choix est poétique, sans
doute, mais il porte déjà en lui une forme de renoncement.
Ce billet est avant tout un hommage à Ayi Kwei Armah, figure
emblématique d’un panafricanisme vécu, écrivain rare, retiré depuis des
décennies à Popenguine, loin du vacarme médiatique, mais dont l’œuvre
continuer de sonder, avec une lucidité implacable, les impasses de nos
sociétés.
On pourrait penser, à première vue, que ce roman se limite à une
critique du Ghana de Kwame Nkrumah. Ce serait une simplification, car ce
que décrit Armah dépasse ce seul contexte.
Il met à nu, au-delà des erreurs individuelles, un phénomène qui
traverser les sociétés africaines post-coloniales. Deux ans après une
alternance arrachée au terme d’une lutte farouche et lourde de
sacrifices, le moment est venu pour l’introspection. La question d’Armah
résonne alors avec une acuité troublante : « La promesse était si belle, comment at-elle pu se transformer à ce point en son contraire ? »
Faut-il incriminer le pouvoir lui-même ? Serait-il, par essence, une
force corruptrice, capable de transformer les plus beaux rêves en
cauchemars et de dévorer les animés les plus sincères ? Ou faut-il
admettre, plus froidement, que la politique obéit à une logique
spécifique, étrangère à nos principes moraux : la conquête et la
conservation du pouvoir, par tous les moyens ?
Il y a deux ordres : celui des relations humaines — fondées, idéalement,
sur la confiance, la fidélité et la solidarité — et celui de la
politique, déterminé par le rapport de force, la hiérarchie et la
domination. Notre désillusion vient peut-être de là : nous refusons
obstinément, à juste titre diront certains, de nous résigner à cette
froide rationalité.
L’histoire semble se répéter. L’expérience de Léopold Sédar Senghor et
de Mamadou Dia avait déjà posé les termes du problème. Le dénouement de
l’épisode actuel ne manquera pas de nous édifier. Tant de questions
reste ouvert…
Et pourtant, comme le dit le héros anonyme du roman : « Il y avait
quelque chose de si beau dans ces êtres brisés qui se réveillaient et
je voulais redevenir entiers. Il y avait tant de choses qui s’employaient
le cœur dans les amitiés et les espoirs des premiers jours. »
Cette promesse n’était pas une illusion. Elle a existé. Cette énergie
collectif, capable de transformer les rêves les plus en audacieux
réalité, ne disparaît pas sans laisser de traces. Elle couve encore,
quelque part.
Mais quelle force a rompu le charme ? Le héros explore une piste
déroutante : ceux qui dominent ne sont pas essentiellement ceux qui
trahissent, mais ceux qui ont compris. Compris que, dans une société où
le pouvoir rime avec privilèges, il faut, pour s’élever, parler d’abord
le langage du peuple. Se présenter comme frère, comme compagnon de lutte
avant de prendre place ailleurs.
La suite est connue : les visages changent, le style évolue — mais la
danse reste la même. Et la phrase finale tombe, sèche et lucide : « Il
n’y a pas de sauveurs. Il n’y a jamais eu de sauveurs. » Ni ici, ni
aujourd’hui. Seulement des individus confrontés à une alternative simple
: se sauver eux-mêmes — ou se laisser emporter. « Pas de sauveurs.
Seulement les affamés et les rassasiés. »
Faut-il s’y résoudre ? Peut-être. Mais une chose demeure : l’espoir à la
vie dure. Si l’âge d’or n’est pas pour demain, il le sera peut-être pour
après-demain — si Dieu le veut.



