Les mains qui tiennent le monde

Ne cherchez pas l’économie
dans les colonnes de chiffres
alignées comme des soldats fatigués sous la lumière froide des audits.
Ne la cherche pas
dans les amphithéâtres climatisés,
ni dans les mots polis qui ne transpirent jamais.
Ne la cherche pas là où tout est propre
mais où rien ne vit.
Non.
L’économie respire ailleurs.
Elle respire
dans la buée du premier pain qui fend l’aube,
dans l’électricité piratée qui tremble au plafond
comme une étoile domestique.
Elle respire dans les réveils sans sonnerie,
quand le jour réveille les hommes avant qu’ils n’aient choisi de vivre.
Elle vit
dans le silence du père qui pose sa casquette sur la table
et compte les absences avant de compter les pièces.
Car l’économie commence toujours
parce que l’on ne peut pas payer.
Elle tremble
dans le cartable trop léger d’un enfant
qui apprend très tôt la grammaire du mot « plus tard ».
Plus tard les cahiers.
Plus tard les rêves.
Plus tard l’enfance.
Et elle roule, cette économie,
sur les routes qui n’existent sur aucune carte sérieuse,
avec le camionneur qui parle à la nuit
parce que personne d’autre n’a le temps d’écouter.
Sur son carnet froissé, il est écrit :
« Bamako — 840 km — gasoil 1 089 le litre —
sourire d’une vendeuse d’arachides au poste de Fara. »
Et dans cette ligne tremblante,
il ya plus de vérité économique
que dans mille pages reliées de cuir.
Pendant ce temps,
les traités s’empilent comme des promesses périmées.
Les signatures changent,
les discours changent,
les dépendances, elles, apprennent à changer de costume.
On appelle cela réforme.
On appelle cela la modernisation.
On appelle cela patience.
Mais la vie, elle, n’a jamais appris ces mots.
Elle écrit
en braille d’ampoules et de cals,
en encre de poussière,
en alphabet de fatigue.
Un ministre essuie une arme derrière un micro éteint.
Un adolescent vend des grammes d’oubli pour acheter des chaussures à sa sœur.
Une vieille dame recompte ses pièces sous un ventilateur qui tourne comme une promesse fatiguée.
Et quelque part,
un nouveau-né rit.
Oui. Rit.
Comme si l’avenir n’avait encore signé aucun contrat.
Écoutez les arrêts de bus,
les marchés du matin,
les colères avalées,
les espoirs réparés avec du fil invisible.
Là où l’on vend la patience à crédit
et où l’on rembourse en courage.
Car l’économie, mes amis, n’est pas une science exacte.
C’est une lutte quotidienne pour rester debout
dans un monde qui préfère les tableaux bien rangés aux vies désordonnées.
Ce n’est pas une équation.
C’est une négociation permanente avec la dignité.
Alors oui, gardez vos modèles.
Gardez vos graphiques.
Gardez vos courbes élégantes.
Mais descendez parfois.
Descendez du marbre.
Descendez des tribunes.
Descendez jusqu’au sol qui nourrit vos statistiques.
Et regardez ces mains.
Ces mains qui fabriquent des pays
que les cartes ignorent encore.
Ces mains qui bâtissent des économies
dont les bilans ne présagent jamais le nom.
Car la vérité est peut-être celle-ci :
Ce ne sont pas les chiffres qui font tenir le monde.
Ce sont les gens
qui prend encore
malgré les chiffres.
Et tant que ces mains resteront ouvertes,
fatiguées, tremblantes, obstinées
L’économie continue d’avoir un visage.



