Les mineurs artisanaux africains méritent le développement, pas l’effacement*

Dans toutes les ceintures minières d’Afrique, depuis les champs aurifères du Ghana jusqu’aux corridors historiques du Mali, héritier de l’empire Mansa Moussa, l’exploitation minière artisanale et à petite échelle a précédé de plusieurs siècles l’arrivée des sociétés, des marchés financiers et des codes miniers modernes. Depuis des générations, les communautés africaines extraient et commercialisent des minéraux selon les systèmes locaux de gestion des terres et de gouvernance traditionnelle.
Aujourd’hui, cependant, l’exploitation minière artisanale et à petite échelle, souvent désignée par l’acronyme ASM, est souvent considérée comme un problème à éliminer plutôt qu’une réalité économique à organiser.
Après plus de vingt ans d’expérience dans des projets miniers à travers l’Afrique, notre conviction est claire : l’avenir du secteur ne viendra pas de l’élimination de l’exploitation minière artisanale, mais de sa formalisation, de son organisation et de sa capacité à devenir un pilier de stabilité, d’emploi et de développement durable.
Un secteur né de l’histoire, animé par la nécessité
L’exploitation minière artisanale n’est pas le résultat d’un échec réglementaire. Elle est le produit de l’histoire.
Les administrations coloniales ont mis en place des systèmes de concession centralisant la propriété des ressources minérales entre les mains de l’État, au profit d’une exploitation industrielle à grande échelle. Toutefois, les traditions minières locales n’ont jamais disparu. Ils se sont adaptés et ont continué à exister aux côtés des systèmes formels.
Dans les années 1980 et 1990, les politiques d’ajustement structurel mises en œuvre dans de nombreux pays africains ont poussé une partie importante de la population vers des activités de subsistance basées sur la terre. L’exploitation minière est alors devenue une stratégie de survie, avant d’évoluer progressivement vers un véritable écosystème économique faisant vivre des millions de familles.
Aujourd’hui encore, l’exploitation minière artisanale reste l’une des principales sources d’emplois dans les zones rurales. Elle absorbe une main d’œuvre que l’économie formelle ne peut employer, fait circuler les revenus localement et constitue l’un des rares moyens d’accès à la propriété des ressources naturelles pour les communautés africaines.
Exploitation industrielle et exploitation artisanale : deux logiques différentes
L’exploitation minière industrielle moderne, financée par les marchés internationaux, est à forte intensité de capital, fortement réglementée et technologiquement avancée. Elle fonctionne sur des cycles longs et nécessite des investissements considérables.
L’exploitation artisanale repose sur une logique différente. Il s’agit d’une activité à forte intensité de main-d’œuvre plutôt que de capital, qui s’appuie sur la connaissance locale de la terre et qui génère des revenus immédiats plutôt que des rendements à long terme pour les actionnaires.
Appliquer sans transition aux mineurs artisanaux les règles conçues pour l’industrie produit souvent l’effet inverse de celui recherché. Lorsque les licences sont trop coûteuses ou les exigences administratives trop complexes, l’activité ne disparaît pas ; cela devient informel.
Pourquoi l’élimination de l’exploitation minière artisanale échoue souvent
Dans plusieurs pays africains, les politiques visant à éliminer l’exploitation artisanale au profit de l’exploitation industrielle ont entraîné une augmentation de l’exploitation illégale, le développement de la contrebande, des tensions sociales dans les zones rurales et une perte de confiance entre les populations et l’État.
La réalité est simple. L’exploitation minière artisanale persiste parce qu’elle répond à des besoins économiques fondamentaux. Elle crée des emplois, renforce la résilience des communautés et crée de la richesse là où les alternatives sont limitées.
L’exemple d’intégration progressive : la Tanzanie
La Tanzanie fournit un exemple instructif. Plutôt que de criminaliser les mineurs artisanaux, le pays a choisi une stratégie d’intégration progressive.
Les autorités ont réservé des zones spécifiques à l’exploitation minière artisanale, simplifié l’accès aux licences pour les citoyens et créé des centres d’achat officiels pour améliorer la transparence et réduire la contrebande. Ils ont également encouragé la participation nationale à la chaîne de valeur minière.
Cette approche repose sur un principe simple : l’inclusion produit de meilleurs résultats que l’exclusion. En intégrant les mineurs artisanaux dans l’économie formelle, la Tanzanie a amélioré le contrôle du secteur, augmenté les exportations déclarées et renforcé la participation des citoyens à la richesse minière.
L’heure des choix pour le Sénégal !
Au Sénégal, le secteur minier s’oriente de plus en plus vers des projets industriels à grande échelle. Les opérations aurifères ont attiré des capitaux étrangers et renforcé les recettes publiques.
Cependant, une politique visant à réduire significativement, voire supprimer, l’exploitation artisanale au profit exclusif de modèles industriels comporte des risques importants. Lorsque les mineurs artisanaux sont exclus sans alternatives crédibles, l’activité ne disparaît pas. Cela devient informel, moins contrôlé et plus difficile à superviser.
Plus inquiétant encore, l’absence de mécanismes permettant un accès progressif à la propriété peut conduire à une concentration des richesses minières entre des mains étrangères, tandis que les populations locales restent cantonnées à des emplois subalternes.
L’exploitation minière artisanale comme voie vers la propriété nationale
L’un des aspects les plus sous-estimés de l’exploitation minière artisanale est son rôle de tremplin économique. L’exploitation industrielle nécessite des capitaux de plusieurs millions, parfois plusieurs milliards de dollars. Pour la majorité des Africains vivant en zone rurale, cet obstacle est insurmontable. Au contraire, l’exploitation artisanale permet une accumulation progressive du capital.
Avec un soutien approprié, notamment en termes d’accès au financement, de formation, de normes environnementales et d’organisation du marché, les petits agriculteurs peuvent évoluer vers des entreprises formelles.
Dans cette perspective, l’exploitation artisanale n’est pas seulement une activité de subsistance. Cela peut devenir une voie vers la richesse générationnelle et une plus grande appropriation africaine des ressources naturelles.
Itinéraires possibles pour le Sénégal
Le Sénégal n’a pas à choisir entre exploitation industrielle et exploitation artisanale. Les deux peuvent coexister dans un cadre politique cohérent.
La définition de zones dédiées à l’exploitation minière artisanale, la mise en place de permis accessibles, la création de centrales d’achat reconnues par l’État, le renforcement des formations en sécurité et en environnement ainsi que le développement de mécanismes de financement adaptés aux coopératives constituent des pistes concrètes.
De telles mesures n’affaiblissent pas l’exploitation industrielle. Au contraire, ils contribuent à la stabilité sociale et à l’inclusion économique.
Un développement qui inclut ses citoyens
L’Afrique entre dans un nouveau cycle de matières premières, porté par la demande mondiale d’or et de minéraux liée à la transition énergétique. Face au retour des capitaux internationaux, une question essentielle se pose : le développement pour qui ?
Si la politique minière met l’accent uniquement sur l’échelle et la rentabilité, la propriété restera concentrée. Si elle intègre également l’inclusion, la richesse minérale peut profiter à davantage de personnes. L’exploitation minière artisanale n’est pas une anomalie à effacer. Elle constitue une composante structurelle de l’économie minière africaine, ancrée dans l’histoire et mue par la nécessité.
Le choix auquel est confronté le Sénégal, et plus largement l’Afrique, n’est pas de savoir si l’exploitation artisanale doit exister. Le véritable choix est de décider si elle restera marginalisée ou si elle deviendra l’un des fondements de la souveraineté économique et de la prospérité des générations futures.
*Charlotte NANGOLO, Directrice des Opérations, INNOVA RESOURCES CORP.
*Mohamed NIANG, Président, GROUPE INNOVA


