Société, Culture

L’homophobie au Sénégal, un héritage colonial

(SenePlus) – Une étude académique démonte le mythe de l’homosexualité “importée d’Occident” et démontre que ce sont les discours homophobes, initiés par les colonisateurs français, qui constituent la véritable importation culturelle.

L’idée que l’homosexualité serait “non-africaine” (discours martelé par de nombreux dirigeants politiques et religieux à travers le continent- repose sur une falsification historique orchestrée par les puissances coloniales européennes. C’est la conclusion d’une étude académique publiée en septembre 2013 dans l’African Studies Review par Babacar M’Baye, professeur associé de littératures et cultures panafricaines à l’Université d’État de Kent (États-Unis).

Dans un article de recherche intitulé « Les origines de l’homophobie sénégalaise : discours sur les homosexuels et les transgenres au Sénégal colonial et postcolonial », M’Baye retrace méticuleusement l’histoire des comportements homosexuels et transgenres au Sénégal depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours, afin de démontrer la vacuité des affirmations selon où l’homosexualité serait une pratique étrangère au continent africain.

L’étude s’appuie sur des textes occidentaux datant de 1894 à 1935 qui documentent l’existence de communautés homosexuelles et transgenres au Sénégal colonial. Le médecin français Armand Corre, dans son ouvrage “L’ethnographie criminelle” publié en 1894, rapport avoir observé à Saint-Louis “des hommes noirs habillés et se comportant comme des femmes, qui, m’a-t-on dit, travaillent comme prostituées”, selon la traduction de M’Baye. Corre mentionne également l’existence d’un terme wolof spécifique pour désigner ces individus, vraisemblablement “goor-jiggen” (homme-femme). Ce qui affaiblit considérablement sa propre affirmation selon laquelle ces pratiques seraient d’origine musulmane récente.

L’anthropologue britannique Geoffrey Gorer, qui voyagea au Sénégal en 1934, livre un témoignage encore plus détaillé dans son récit “Africa Dances”. Il décrit une communauté visible et relativement acceptée : “On dit que l’homosexualité est récente chez les Wolofs, du moins en grande fréquence ; mais elle bénéficie depuis quelques années d’un patronage extrêmement élevé et presque publiquement affiché, de sorte que les efféminés sont une vision courante”, écrit-il, ajoutant que ces personnes “ne bénéficient d’aucune manière socialement, bien que les mahométans leur refusent les funérailles religieuses ; au contraire, ils sont recherchés comme les meilleurs conversationnalistes et les meilleurs danseurs”.

Le rôle spirituel des goor-jiggens dans la tradition wolof

M’Baye rappelle l’importance culturelle et religieuse des personnes transgenres dans les sociétés traditionnelles sénégalaises. Les goor-jiggens participaient activement aux cérémonies du Ndoep en tant que médiateurs entre les ancêtres et les vivants. L’ethnographe français Charles Béart, cité par M’Baye, note en 1955 que ces hommes “habillés en hommes mais de façon féminine, ayant des gestes féminins” conduisaient “les femmes pour les tam-tam de fanal ou de faux-lion”.

Cette fluidité de genre trouve également son expression dans la fête islamique du Tamkharit (Achoura en arabe), durant laquelle hommes et femmes sont traditionnellement autorisés à porter les vêtements du sexe opposé, une pratique qui perdure aujourd’hui.

Le chercheur démontre comment l’administration coloniale française a progressivement pathologisé l’homosexualité dans ses territoires africains, en cohérence avec les discours médicaux et juridiques métropolitains de l’époque. Le médecin Joseph Grasset, dans son “Traité élémentaire de Physiopathologie clinique” publié en 1912, assimile l’homosexualité à des “perversions” telles que “la bestialité, la nécrophilie, la scatophilie” et la pédophilie.

Plus paradoxalement encore, certains administrateurs coloniaux ont nié l’existence même de l’homosexualité en Afrique. Oswald Durand, administrateur en Guinée française, affirmait en 1929 que « l’homosexualité n’existe pas au Foutah ; la loi coranique l’a d’ailleurs prohibée ». Cette double stratégie qui consistait, tantôt dénoncer l’homosexualité africaine comme preuve de dégénérescence, tantôt nier son existence pour préserver l’image d’une Afrique “pure” corrompue par les Européens, servait un même objectif : justifier la mission civilisatrice coloniale.

L’instrumentalisation postcoloniale

M’Baye établit un parallèle inquiétant entre les discours coloniaux et l’homophobie contemporaine au Sénégal. Depuis 2008, le pays a connu une intensification des attaques contre les personnes homosexuelles et transgenres. En février de cette année-là, un article du magazine Icône évoquant un supposé mariage homosexuel a déclenché une campagne virulente menée par “des imams, des associations religieuses musulmanes, des journalistes et des politiciens masculins connus pour leurs positions fondamentalistes”.

En 2009, neuf hommes arrêtés pour homosexualité présumée ont été « torturés et soumis à des agressions et remarques homophobes par les policiers qui les interrogeaient et par les gardiens de prison où ils étaient emprisonnés », selon un rapport d’Amnesty International cité par M’Baye.

L’un des détenus a décrit son calvaire : les policiers l’ont frappé pendant deux heures avec leurs matraques en l’insultant et en l’appelant “goordjiguen”, avant de l’escorter à l’extérieur où “une faute de badauds nous insultait et nous lançait des pierres”.

Le chercheur interprète cette résurgence homophobe comme une stratégie de détournement politique. Durant la présidence d’Abdoulaye Wade (2000-2011), marquée par des promesses non tenues de meilleurs salaires et de conditions de vie améliorées, une partie significative du plaisir populaire a été “déplacée sur les homosexuels et les personnes transgenres, alors que de nombreux Sénégalais se réfugiaient dans des discours moralistes antihomosexuels comme moyen d’apaiser leur rage contre un régime qui avait laissé le pays en ruines”, analyse M’Baye.

Cette stratégie a trouvé des relais puissants dans les milieux religieux. En avril 2009, après la libération des neuf hommes par la Cour d’appel de Dakar, un groupe de dirigeants musulmans a fondé le « Front islamique pour la défense des valeurs éthiques » et a déclaré leur libération comme « une attaque contre l’islam ». Un imam de l’association a même “exhorté les musulmans à tuer les homosexuels”, rapporte M’Baye.

Une contribution sociale effacée

L’étude rappelle que les goor-jiggens ont apporté des contributions majeures à la modernisation du Sénégal, notamment dans la mode, la culture populaire et les métiers de la beauté. Selon l’Agence de Presse Sénégalaise citée par M’Baye, “à côté des familles griottes, les ‘gor djiguènes’ (homosexuels ou travestis) étaient les premiers professionnels du maquillage et de la coiffure dans le pays” et “étaient sollicités pour les cérémonies de baptême, mariage et autres”. Ils comptaient parmi leur clientèle les “diri yankés” (grandes dames) et ont largement contribué à l’introduction des produits cosmétiques modernes au Sénégal.

La thèse de M’Baye bouleverse le narratif dominant : “Ce n’est pas l’homosexualité mais plutôt l’homophobie qui constitue une imposition coloniale.” Les discours qui présentent aujourd’hui l’homosexualité comme une menace néocoloniale occidentale recyclent paradoxalement la logique binaire établie par les colonisateurs français eux-mêmes, une opposition entre « l’Occident » et « l’Afrique » qui sert à légitimer l’oppression des minorités sexuelles et de genre qui ont toujours fait partie intégrante des sociétés sénégalaises.

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