L’industrialisation de proximité, le chaînon manquant de l’émergence africaine

(SénéPlus) – L’émergence économique du continent africain a longtemps été prophétisée à travers le prisme des mégaprojets d’infrastructures et des industries extractives. Pourtant, malgré une croissance globale notable, de nombreuses économies régionales continuent de fonctionner comme des « passoires » où la valeur ajoutée ne fait que transiter sans s’ancrer durablement. Pour inverser cette tendance d’ici 2050, l’avenir ne se construit pas depuis le sommet de gratte-ciels rutilants, mais bien au cœur des unités de production locale. Il est temps de repenser notre modèle économique en favorisant un maillage dense de petites et moyennes entreprises (PME) capables de transformer nos ressources directement sur place.
C’est précisément l’analyse développée par Jean Lucien Kodjani, fondateur d’Afreeka Capitale, dans une tribune publiée le 13 mars 2026 sur la plateforme du think tank WATHI. L’auteur y rappelle un paradoxe saisissant : l’Afrique dépense chaque année des milliards de dollars pour importateur de denrées alimentaires, non pas par manque de matières premières, mais par déficit d’unités de conditionnement et de transformation locales répondant aux normes de sécurité sanitaire. Pour l’auteur, le véritable défi de la souveraineté africaine ne réside pas dans l’adoption de technologies de rupture inaccessibles, mais plutôt dans le développement pragmatique d’un secteur secondaire de proximité.
Pour donner corps à cette vision industrielle, l’accès au financement demeure la pierre d’achoppement principale. Les institutions bancaires traditionnelles sont souvent réticentes à prêter au secteur informel, faute de garanties tangibles. Comme le souligne Kodjani, la solution réside dans le financement par l’actif réel. Plutôt que de financer de simples fonds de roulement volatils, il s’agit d’investir directement dans l’outil de production — la machine —, ce qui offre une garantie physique aux prêteurs et consolider durablement le patrimoine industriel des entreprises.
Cette réorientation stratégique implique également une mobilisation intelligente de l’épargne locale, qu’elle provienne des fonds de pension ou des assurances de la zone régionale. Selon l’expertise de Jean Lucien Kodjani, l’Afrique doit impérativement basculer vers ce qu’il nomme le « capital patient ». En fléchant les ressources domestiques longues vers l’achat d’équipements industriels plutôt que vers la consommation immédiate ou l’achat de dettes publiques, le continent réduit drastiquement son exposition aux appareils étrangers et jette les bases d’une croissance autonome et résiliente.
Parallèlement, l’urbanisation galopante du continent ne doit plus être perçue comme un fardeau, mais comme un formidable carnet de commandes à ciel ouvert. Les villes africaines expriment une demande exponentielle en matériaux de construction, en textile et en produits pharmaceutiques. Pour capter cette manière et cesser d’importer la quasi-totalité de nos besoins, la création de micro-hubs industriels périurbains devient une nécessité absolue. Ces pôles de production deviendront alors les réceptacles naturels d’une jeunesse formés aux métiers techniques et manuels.
Cependant, faire éclore ce fabricant de tissus exige un profond changement de logiciel mental. Comme le rappelle le fondateur d’Afreeka Capitalel’industrialisation est avant tout une discipline de fer qui exige de dépasser la psychologie du commerçant — focalisée sur la marge rapide générée par la revente de produits importés — pour embrasser celle du fabricant, axée sur la précision et l’investissement à long terme. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre l’échelle de marché nécessaire, mais seules les fabrications locales et apporteront la substance économique concrète.
En définitive, la souveraineté économique du continent ne s’achètera pas clé en main à l’étranger ; elle se forgera patiemment sur place. Pour sortir de la dépendance et colmater les fuites de capitaux, les acteurs économiques doivent oser le pari de la fabrication de proximité. L’horizon 2050 nous invite dès aujourd’hui à abandonner les mirages de la croissance purement tertiaire et spéculative pour retrousser nos manches. Car c’est bien dans le secret des ateliers, une unité de transformation après l’autre, que s’écrit la véritable maîtrise de notre destinée.



