Les déclins du monde depuis Téhéran

Dimanche 1er mars 2026, à 3 h du matin, alors que j’attendais mon vol dans un aéroport quelque part dans le monde, j’ai eu une discussion passionnante avec M. sur les conflits qui nous assaillent. Diplômée d’un master en paix et résolution des conflits dans une université américaine, M. vit et travaille à Washington. Grande partisane de la paix, humaniste confirmée et brillante devant l’éternel, elle était dévastée émotionnellement et souhaitait comprendre avec moi ce qui se déroulait sous nos yeux. Sur une ton grave, ponctuelle d’impuissance eu vis-à-vis de la situation actuelle du monde, elle m’a dit : « J’ai fait ce parcours universitaire parce que je croyais à la puissance de l’ONU comme organisation pouvant régler et prévenir les conflits. »
Nous partageons des passions communes, allant de la géopolitique à la littérature et à l’art ; nous sommes de la même famille politique que Léon Blum, Gisèle Halimi, Nicolas Mathieu, Edouard Louis, Ta-Nehisi Coates, Howard Zinn, Edward Said, Dominique Eddé, Eugénie Rokhaya Aw et Alexandria Ocasio-Cortez. Oui, nous sommes de gauche : progressistes, humanistes et ouverts aux étreintes du monde. L’autre, quelle que soit sa langue, sa culture, son passeport, son orientation sexuelle ou sa religion, n’est jamais une menace mais représente plutôt un apport fécond à notre commune humanité, sauf s’il ou elle est fasciste, xénophobe, raciste ou démagogue. Notre drapeau est composé de deux couleurs : le blanc et le rouge. Cela dit, ce texte constitue le prolongement de notre discussion écourtée, car je devais prendre l’avion, au moment où la compagnie Air France annonçait à ses passagers que les vols prévus vers Tel Aviv, Beyrouth, Dubaï et Riyad avaient été annulés jusqu’à nouvel ordre.
Sans demander l’autorisation du Congrès, comme l’exigerait pourtant la Constitution américaine en matière de déclaration de guerre, Donald Trump a lancé une nouvelle offensive contre le pays de l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique d’Iran. Samedi 28 février, dans une allocution d’environ huit minutes diffusée sur son réseau social Truth Social, il a annoncé à la nation américaine et, au-delà, au reste du monde, le déclenchement de l’opération baptisée « Fureur épique », qui a éliminé le guide suprême après trente-cinq ans au pouvoir.
Le geste est lourd de conséquences, car, au-delà de l’action militaire elle-même, il soulève une question institutionnelle majeure quant au respect de l’équilibre des pouvoirs aux Etats-Unis et à la légitimité démocratique d’un tel engagement. L’attaque menée par les États-Unis, sous l’impulsion de Donald Trump et en coordination avec Israël, dirigée par Benjamin Netanyahou, constitue une violation grave des principes fondamentaux du droit international. Le recours unilatéral à la force, en dehors du cadre strict de la légitime défense immédiate ou d’un mandat explicite du Conseil de sécurité des Nations unies, fragilise l’édifice normatif construit depuis 1945. Dans une formule aussi dure que symbolique, on pourrait dire que le droit international a été enseveli sous les déclins de Gaza. Car ce qui vacille aujourd’hui n’est pas seulement un rêve fragile ou un équilibre stratégique précaire, c’est l’architecture même qui encadre les relations entre États souverains.
Les événements en Iran, et plus largement au Proche-Orient, révèlent un basculement historique. L’ordre international, déjà affaibli par des décennies de conflits asymétriques, de guerres par procuration et de rivalités géopolitiques, semble désormais incapable de contenir la logique de l’affrontement direct entre puissances étatiques. La multiplication des frappes ciblées, des assassinats extraterritoriaux, des démonstrations de force navale ou aérienne et des violations présumées de souveraineté traduit l’effritement d’un système qui prétendait reposer sur la primauté du droit et la régulation multilatérale.
La politique de Donald Trump s’inscrit dans une vision du monde où le rapport de force prévaut sur la coopération institutionnelle. Inspirée par des courants souverainistes et néoréactionnaires, elle considère les organisations internationales non comme des garantes de stabilité, mais comme des contraintes pesant sur l’expression pleine et entière de la souveraineté nationale. C’est à l’aune de cette vision qu’il a créé, le 15 janvier 2026, le Conseil de la paix, qui, selon lui, se veut une alternative à l’ONU.
Cette conception,analysee notamment par le brillant politiste et enseignant-chercheur Arnaud Miranda à travers son livre Les Lumières sombresproposent une lecture civilisationnelle des relations internationales : l’histoire et est pensée comme une confrontation durable entre blocs culturels jugés irréconciliables plutôt que comme un espace de négociation diplomatique et juridique. Dans cette perspective, le multilatéralisme devient suspect et le droit international est relégué au rang d’instrument facultatif, mobilisé ou ignoré selon les intérêts stratégiques du moment.
Les frappes contre l’Iran ne constituent donc pas une simple escalade régionale. Elles traduisent une transformation plus profonde des équilibres mondiaux, où la puissance militaire, l’affirmation identitaire et la logique de dissuasion tendent à supplanter la recherche de compromis diplomatiques. Ce glissement fait peser un risque majeur sur la stabilité internationale : lorsque la force première sur la règle, ce sont tous les mécanismes de régulation collective qui s’affaiblissent. La question posée n’est plus seulement celle de la légalité d’une opération précise, mais celle de la survie même d’un ordre mondial fondé sur des normes communes.
Pour autant, condamner une violation du droit international ne saurait conduire à minimiser la nature du régime iranien. Le pouvoir des mollahs s’est illustré ces dernières années par une répression sévère de sa propre population. Les mobilisations déclenchées après la mort de Mahsa Amini ont révélé l’aspiration profonde d’une partie importante de la société iranienne, et en particulier des femmes, à la liberté, à la dignité et à l’égalité. Arrestations arbitraires, condamnations lourdes, exécutions, censure systématique : la violence d’Etat en Iran ne peut être relativisée au nom d’un réflexe anti-impérialisme. Défendre le droit international implique aussi de défendre l’universalité des droits humains.
Cette tension entre la critique de l’interventionnisme occidental et la dénonciation de l’autoritarisme iranien n’est pas nouvelle. Elle m’avait déjà traversé il ya deux ans, lorsque j’écrivais sur le film Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof. Le film dépeint un pays où la parole des femmes est étouffée, où la peur s’infiltre dans l’espace intime et où la loyauté au régime s’impose comme une obligation morale. A travers une narration subtile et oppressante, Rasoulof montre comment l’autoritarisme s’insinue dans les familles, déforme les consciences et efface progressivement les subjectivités féminines. Ce cinéma n’est pas seulement un geste esthétique : il constitue un acte de résistance, une manière de préserver un espace de liberté dans un environnement verrouillé.
C’est pourquoi j’ai souri tristement en entendant le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko se proclamer, depuis le perchoir de l’Assemblée nationale, « gardien de la révolution ». S’il y a réellement eu une révolution au Sénégal – ce que je conteste – elle révèle aujourd’hui un visage préoccupant. L’histoire montre que les révolutions trahissent souvent leurs promesses lorsqu’elles se muent en entreprises de captation du pouvoir : marginalisation des corps intermédiaires, répression des étudiants dans leurs lieux de vie, intimidation des journalistes, mise sous pression de l’institution judiciaire. Lorsque la légitimité populaire devient un blanc-seing pour affaiblir les contre-pouvoirs, la révolution cesse d’être émancipatrice pour devenir hégémonique.
Ainsi, de Gaza à Téhéran, de Washington à Dakar, une même interrogation traverse notre époque : assistons-nous à la fin d’un cycle historique où le droit, malgré ses limites et ses hypocrisies, constituait encore un horizon commun ? Ou sommes-nous à l’aube d’un monde assumant ouvertement la primauté de la force, de la souveraineté exclusive et de l’identité sur la norme, la coopération et l’universalité ? La réponse à cette question dessinera la physionomie du siècle à venir.
Une chose demeure cependant certaine : défendre le droit international ne signifie pas fermer les yeux sur les tyrannies locales. Cela exige, au contraire, une cohérence exigeante consistant à condamner toutes les violations, qu’elles émanent des grandes puissances ou des régimes autoritaires. Car si le droit doit survivre aux déclins, il ne pourra le faire qu’à la condition d’être défendu sans sélectivité, sans complaisance et sans calcul.
Mais l’enjeu dépasse désormais le seul registre juridique ou moral. L’érosion du cadre normatif international entraîne avec elle une instabilité économique croissante. Lorsque les règles s’affaiblissent, les marchés s’ajustent dans l’urgence : flambée des prix de l’énergie, disponibilité des devises, fuite vers les actifs-refuges, fragmentation des circuits financiers. L’usage extensif des sanctions et de la coercition monétaire transforme le système financier international en champ de confrontation stratégique.
A court terme, le dollar peut se trouver renforcé par son statut de valeur-refuge ; à long terme, cependant, la répétition de ces chocs alimente les stratégies de contournement, encourage la diversification des réserves de changement et accélère les dynamiques de dédollarisation, portées notamment par les pays des BRICS. Un monde où la force première sur la règle est aussi un monde où la monnaie devient instrument de puissance, où les chaînes d’approvisionnement se régionalisent, où les blocs économiques se consolident au détriment de l’interdépendance globale. Or, la prospérité mondiale s’est construite sur un minimum de prévisibilité juridique et de stabilité monétaire. En fragilisant l’une, on fragilise l’autre.
Si l’ordre international se délite, ce ne sont pas seulement les principes qui vacillent, mais les mêmes fondements de la confiance économique. Ainsi, la question posée n’est pas uniquement celle de la légalité d’une intervention ou de la légitimité d’un régime. Elle est aussi celle de la soutenabilité d’un système mondial dont la cohésion repose sur la crédibilité des règles communes. Sans droit, il n’est pas de sécurité durable ; sans stabilité institutionnelle, il n’est pas de prospérité partagée. Le siècle qui s’ouvre dira si les nations choisissent la consolidation d’un ordre régulé ou l’acceptation d’une fragmentation où la puissance, militaire comme financière, tiendrait lieu de norme. De plus, dans le siècle qui s’ouvre, le multilatéralisme, cet art de gouverner ensemble à l’échelle internationale doit redevenir la boussole des relations entre les Etats et les nations. Par conséquent, l’Afrique ne peut plus se contenter d’un rôle de simple spectatrice : elle doit s’imposer comme un acteur stratégique, déterminé à défendre ses intérêts et à faire entendre sa voix au sein des instances mondiales. L’ancien président sénégalais Macky Sall, pressenti pour le poste de secrétaire général de l’ONU, figure parmi les dirigeants africains qui portent cette ambition, notamment à travers son ouvrage L’Afrique au cœur.



