Politique

Macky Sall à l’ONU : quand l’ambition d’un homme rencontre le destin d’un continent (Par Alioune Ndoye)

La rupture de la procédure silencieuse à l’Union africaine a été hâtivement interprétée comme un désaveu de la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. En réalité, derrière les objections occasionnelles de quelques États, se joue une bataille de leadership et de discours dans laquelle se mesure la capacité de l’Afrique à assumer une ambition mondiale digne de son histoire.

Dans le bruit d’un monde fragmenté, où guerre, repli identitaire et mépris du droit international gagnent chaque jour du terrain, la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies relève moins d’une audace personnelle que d’une évidence historique. Ce n’est pas seulement celui d’un ancien chef de l’Etat sénégalais ; c’est, plus profondément, l’expression d’un continent qui refuse de rester à la périphérie des décisions mondiales, objet éternel des résolutions des autres, jamais sujet de son propre destin.

Il est devenu trop facile, en période de tensions, de réduire la récente polémique de l’Union africaine à un « rejet » de cette candidature. Mais les faits ne cèdent pas à la passion. Sur les 55 États membres de l’Union, 20 ont interrompu la procédure silencieuse : 14 avec une objection, 6 en demandant un délai supplémentaire, sans rejeter le principe de la décision. Cela signifie, implicitement, que 35 États n’ont ni fait obstacle ni demandé de délai supplémentaire : en langage diplomatique, il s’agit d’une acceptation implicite du projet de soutien à Macky Sall. Parler d’« échec » revient alors à déformer la réalité : nous sommes face à un consensus inachevé, et non à un verdict moral contre un homme.

Mieux encore, depuis la publication de la note verbale, deux États (l’Egypte et le Libéria) ont respectivement retiré leur demande de prolongation de délai et leur objection. La géographie des résistances se rétrécit, preuve que de nombreuses réserves étaient moins une question de désaccord de principe qu’un réflexe de prudence, de placement, voire d’incompréhensions entretenues dans le brouillard des rivalités régionales. Loin de se heurter à un mur, la candidature de Macky Sall avance donc dans un champ de forces mouvantes, où clarté, constance et perspective distingueront finalement les bâtisseurs des bloqueurs.

Derrière les objections, il y a des histoires, des agendas et des sensibilités qu’il faut nommer sans s’y soumettre. Certains États d’Afrique australe, héritiers de la diplomatie des « États de première ligne », soutiennent avec sincérité la cause sahraouie et voient avec méfiance tout dirigeant perçu comme proche de la marocanité du Sahara. D’autres, les grandes puissances régionales (en Afrique de l’Ouest, du Nord ou de l’Est) peinent à admettre que le leadership africain puisse s’incarner ailleurs que chez lui. Il y a aussi des tensions de voisinage, des rivalités anciennes entre capitales, des calculs d’alignement avec des puissances non africaines qui, sans le dire, exploitent le débat.

Faut-il pour autant réduire la candidature de Macky Sall à la projection de ces lignes de fracture ? Ce serait une double injustice. Injustice d’abord envers l’homme : celui qui a dirigé le Sénégal, présidé l’Union africaine, négocié au plus fort des crises régionales, défendu les intérêts de l’Afrique dans les forums du G20 et de l’ONU, n’arrive pas sur la scène multilatérale en profane. Son parcours est celui d’un artisan du compromis, habitué à l’ingratitude des heures de médiation où l’on cherche une sortie de crise plutôt qu’un triomphe personnel. Dans un monde où la colère se mondialise plus vite que les solutions, une telle expérience n’est pas anecdotique : elle est précieuse.

Puis l’injustice envers le Sénégal : ce pays, depuis son indépendance, s’est patiemment bâti une réputation de diplomatie de pont, exigeant modération, fidélité au multilatéralisme et au droit international. De Senghor à ses successeurs, l’idée que le destin du Sénégal dépasse largement ses frontières est devenue un fil conducteur, de la francophonie au dialogue islamo-chrétien, des opérations de maintien de la paix aux grandes conférences internationales. Que l’un de ses anciens présidents aspire à porter cette tradition au sommet du système onusien constitue moins une rupture qu’un prolongement naturel.

Il n’y a pas, dans la démarche de Macky Sall, cette brutalité unilatérale que certains lui prêtent. Le dossier a été déposé et enregistré régulièrement le 2 mars 2026, dans le strict respect des procédures. Le Bureau de l’Assemblée des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine a estimé qu’il méritait un projet de décision de soutien, ce qui, dans l’économie politique d’Addis-Abeba, constitue une reconnaissance d’une solide crédibilité politique et diplomatique. Et, loin de s’opposer à ceux qui ont choisi de s’opposer ou de tergiverser, la direction de la communication du candidat a voulu « exprimer son respect » pour l’exercice de ce droit souverain. Ce ton de courtoisie, de retenue et d’élégance n’est pas un détail : il en dit long sur le style de leadership que le candidat entend apporter à New York.

L’argument selon lequel l’Afrique devrait renoncer à soutenir Macky Sall pour préserver une façade d’unité est un piège. L’unité continentale ne se mesure pas au silence imposé aux ambitions légitimes, mais à la capacité de transformer ces ambitions en atouts partagés. Ce qui est en jeu n’est pas la victoire d’un homme sur d’autres hypothétiques prétendants africains ; c’est la possibilité, pour le continent tout entier, de voir l’un des siens présider aux destinées d’une organisation qui a trop longtemps décidé SUR l’Afrique, sans décider AVEC l’Afrique.

Refuser cette candidature au nom de rivalités internes, c’est envoyer un message dangereux au monde : l’Afrique serait incapable de soutenir l’un des siens tant que s’exprimeront de vieilles jalousies de prestige et des fractures idéologiques héritées d’un autre siècle. A l’inverse, l’assumer, la défendre et la porter, y compris en acceptant les débats et les nuances, signifie que le continent est mûr pour assumer sa part de responsabilité dans la gouvernance mondiale. Qui mieux qu’un ancien président africain, rompu aux contradictions entre croissance et inclusion, sécurité et démocratie, intérêts nationaux et biens publics mondiaux, peut incarner cette maturité ?

L’histoire, comme nous le savons, n’est pas tendre avec les occasions manquées. Demain, quand on relira les archives du début du XXIe siècle, on retiendra moins la liste des États qui ont objecté, hésité ou demandé du temps que le nom de celui qui a proposé de mettre son expérience au service d’une ONU en quête de sens. La question n’est donc pas : « Macky Sall le mérite-t-il ? » (sa trajectoire parle pour lui), mais : « L’Afrique peut-elle se permettre de laisser passer une telle fenêtre d’opportunité ? »

À l’heure où le Bureau de l’Assemblée de l’Union africaine, de nombreux États membres et de grandes organisations africaines ont déjà exprimé leur soutien, la bonne réponse n’est ni la réticence ni la résignation. Elle est dans cet sursaut collectif qui consiste à dire : oui, un Africain, un Sénégalais, un homme de cette trempe a sa place au sommet des Nations Unies. Soutenir la candidature de Macky Sall, c’est cesser de parler du « rôle de l’Afrique » dans l’hypothétique futur, et enfin l’associer au présent.

Alioune NDOYE
Maire de Dakar-Plateau
@dans l’actualité

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