Ndiaga Diagne, un cas isolé qui ne nous définit pas (ELHADJI AMADOU NDAO, Ancien Consul Général du Sénégal à New York)

Mais cet acte tragique ne doit en aucun cas servir de prétexte pour jeter l’opprobre sur une communauté entière ou remettre en question la présence historique des Sénégalais aux Etats-Unis. S’en prendre à des personnes innocentes, sans armes, loin des cercles de décision et qui pourraient même s’opposer à certaines initiatives menées en leur nom, est contraire aux valeurs sur lesquelles est fondée notre société.
Ni chez nos parents chrétiens, ni chez les musulmans fortement influencés par l’islam fraternel, la violence n’est tolérée comme moyen de réparer toute injustice, qu’elle soit mal perçue ou avérée. Les exemples de nos vaillants chefs religieux abondent. Du vénéré Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme, à tous les guides qui ont vécu et prêché pendant la période coloniale, jusqu’à des figures plus récentes comme Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, Serigne Saliou Mbacké ou encore Monseigneur Hyacinthe Thiandoum, la réponse aux situations controversées a toujours été la retenue, l’appel à la paix intérieure et une élévation spirituelle qui, loin de faire appel à la violence, appelle à la résilience, à la droiture, à la respectabilité et à une croyance profonde en Dieu et en Son. justice.
Lors d’une récente audition avec le secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, certains propos laissaient entendre qu’on cherchait à associer l’ensemble des Sénégalais à cet acte isolé. Tous les compatriotes avec qui j’ai parlé, aux Etats-Unis et au Sénégal, ont au contraire condamné cette fusillade avec la plus grande fermeté. Ndiaga Diagne ne parle pas en notre nom : il porte seul la responsabilité de ses actes.
L’immigration sénégalaise vers les États-Unis a essentiellement débuté dans les années 1980, s’est accélérée dans les années 2000, puis a connu une nouvelle phase entre 2020 et 2024, après la pandémie de Covid-19. Dans toutes ces vagues, les Sénégalais ont eu ce réflexe constant de vie communautaire et d’entraide. De Harlem, où fut fondée la première congrégation, à Atlanta, à la veille des Jeux olympiques de 1996, en passant par les États du Midwest, la Nouvelle-Angleterre, le Texas et la Californie, beaucoup sont partis à la recherche d’un travail stable et d’un environnement favorable à la vie de famille.
Cette vie collective s’organise autour des dahiras et des associations sénégalaises, dont l’Association des Américains sénégalais (ASA) est la plus représentative. Autour de Washington, DC – communément appelé DMV – on trouvait d’abord principalement des étudiants, jusqu’au début des années 2000. Aujourd’hui, le réseau est bien plus complet : on retrouve des groupes de Sénégalais un peu partout aux États-Unis, même dans l’Iowa, les Dakotas, le Grand Sud, l’État du Colorado et même l’Alaska, vivant dans une solidarité active.
Cette migration a été accompagnée par nos vénérés guides religieux, qui n’ont cessé de prêcher la paix, la concorde, la droiture et le strict respect des lois et règlements du pays d’accueil, tout en restant fidèles à nos valeurs religieuses et culturelles. C’est ce que nous rappelait chaque année Serigne Mourtada Mbacké, jusqu’à sa mort en 2004. Il a été suivi dans ce sens par son héritier, Serigne Mame Mor Mbacké, par Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine (relayé par Serigne Sidy Ahmed Sy), par Chérif Ousseynou Laye (relayé par Serigne Cheikh Mbacké Laye), par Cheikh Assane Cissé (relayé par Cheikh Mahi Cissé), ainsi que comme par Serigne Ibnou Omar Ba de Médina Gounass, qui préside le Dakaa de Columbus (Ohio), ou encore Serigne Cheikh Ahmet Tidiane Bâ, de Bambilor.
Ce travail spirituel a produit des fruits visibles. L’une des contributions les plus notables est la célébration annuelle du Cheikh Ahmadou Bamba Day, chaque 28 juillet, devenu un événement reconnu à New York, où responsables américains et sénégalais se retrouvent autour du message de paix du fondateur du mouridisme.
Par ailleurs, toutes ces sensibilités religieuses ont des sièges sociaux qui servent de lieux de repas gratuits et, parfois, d’hébergement à des personnes pauvres ou en situation de vulnérabilité.
Ailleurs, des compatriotes ont construit des édifices culturels et religieux ; certains sont des sommités dans des universités prestigieuses ; d’autres contribuent activement à la vie économique ou occupent des postes à hautes responsabilités dans de grandes institutions financières américaines. C’est cette réalité silencieuse et discrète qui définit la présence sénégalaise aux Etats-Unis, bien plus que l’acte criminel d’un individu. Il convient ici de remercier le peuple américain, ainsi que les autorités fédérales et locales, pour leur hospitalité et pour toutes les facilités qui ont permis ce développement.
La coopération bilatérale entre nos deux pays, ainsi que l’amitié entre nos peuples, initiée depuis l’indépendance du Sénégal et consolidée par des décennies de pratique démocratique et de travail diplomatique, nous ont valu des réalisations dont nous pouvons légitimement être fiers. Des tragédies comme celle d’Austin rappellent cependant à quel point ces acquis peuvent paraître fragiles et susceptibles d’être remis en question.
Le 1er mai 2010, c’est le signalement, par un Sénégalais du nom d’Aliou Niass, d’une voiture piégée à Times Square, à New York, qui permet de déjouer une tentative d’attentat. Il a été honoré par les autorités locales, et ce moment a été une grande fierté pour la communauté, qui s’est reconnue dans cet acte de bravoure et d’appartenance à la ville qui l’a accueilli.
D’autres compatriotes sont cités en exemple dans leurs localités respectives, pour des actions qui contribuent directement à l’amélioration d’une vie harmonieuse dans leurs lieux de résidence : médecins engagés dans les États ruraux, restaurateurs connus pour leur générosité envers les pauvres, bénévoles mobilisés au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, aux côtés de leurs concitoyens américains.
Dans certains États, les Sénégalais se distinguent par leur leadership capable de mobiliser les plus hautes autorités pour promouvoir les valeurs africaines, partagées bien au-delà de notre communauté. C’est le cas à Denver, où un compatriote parvient à réunir pendant deux semaines le meilleur de cet État, autour de sujets d’échange et d’activités qui renforcent le vivre ensemble américain, dans le respect de la diversité culturelle et religieuse et dans un esprit purement américain.
Dans des situations d’extrême difficulté, la communauté sénégalaise a toujours fait confiance à la justice américaine, faisant preuve de retenue et de résilience. Ce fut le cas en 2020, à Denver, où une famille entière fut décimée suite à un incendie criminel, et partout ailleurs, où des citoyens sénégalais furent violés, tués ou agressés. Elle se félicite de constater, pour le bien de l’opinion sénégalaise, que les responsables de ces crimes ont été presque tous arrêtés et condamnés à de lourdes peines par la justice américaine, contrairement à ce qui est parfois dit. Ainsi, même dans ces moments d’extrême douleur, la communauté a choisi la voie de la retenue, de la confiance dans la justice et du dialogue avec les autorités.
Les Sénégalais sont des individus courageux et méritants, qui ont contribué positivement à la société américaine et comptent bien continuer à le faire, vivant en paix et en harmonie avec toutes les composantes de ce creuset qu’est la société américaine. Tout événement malheureux qui survient aux Etats-Unis affecte directement les Sénégalais qui y résident, car ils se sentent pleinement concernés. Ndiaga Diagne ne peut donc en aucun cas résumer ou définir cette communauté. Son action isolée, aussi odieuse soit-elle, ne reflète pas nos valeurs. Cela ne fait que renforcer notre attachement à la paix, à la justice, à la responsabilité et au respect des lois, qui restent au cœur de la présence sénégalaise sur le sol américain.
ELHADJI AMADOU NDAO
Ancien Consul Général du Sénégal à New York


