Ce que vieillir ajoute à la force

Dans « L’aventure ambiguë », Cheikh Hamidou Kane prête au maître de Samba Diallo une image d’une limpidité désarmante. Celle de la courgette. Une parabole d’apparence rustique qui dit pourtant l’essentiel sur la trajectoire humaine et sur cette tension silencieuse entre l’élan et la compréhension.
Jeune, la courge s’alourdit. Elle s’enracine. Elle épouse la terre avec la ferveur d’un corps qui ne connaît que l’adhésion. Elle veut peser. Elle veut compter. Elle veut occuper l’espace. Sa vérité est dans la masse. Sa promesse est dans la densité. C’est l’âge des certitudes compactes, des élans pleins, des convictions qui ne doutent pas encore d’elles-mêmes.
La jeunesse avance comme une matière solide, persuadée que la force réside dans l’épaisseur. Elle confond souvent intensité et vérité. Elle pense que l’assurance suffit à faire autorité.
Puis vient le retour. Carême, presque imperceptible. La même courgette est vide. Elle se déleste. Elle abandonne ce qui faisait hier sa fierté. Elle aspire désormais à la légèreté. Son accomplissement n’est plus dans l’accumulation, mais dans le retrait. Elle devient réceptacle plutôt que bloc. Elle découvre que répondre au souffle exige du vide. Elle comprend que la rigidité empêche d’entendre.
Entre ces deux états, nul reniement. Seulement un passage. Une mue. Le pesanteur de la jeunesse n’était pas une erreur. Elle était une nécessité. Le plein prépare le creux comme l’élan prépare la retenue. Il faut d’abord vouloir conquérir pour apprendre ensuite à comprendre. Il faut d’abord croire que tout repose sur la force pour découvrir que la justice est parfois plus décisive que la puissance.
Cette métaphore éclaire notre rapport à la puissance dans la vie publique comme dans l’existence intime. La jeunesse croit que l’autorité se mesure en volume. Elle empile les certitudes comme on bâtit une forteresse. Elle pense que tenir, c’est s’arc-bouter. Elle confond souvent la vigueur avec la rigidité.
L’expérience enseigne autre chose. Elle suggère que la vraie force est dans la disponibilité. Dans la capacité à laisser passer le vent sans se briser. Vieillir ne consiste pas à perdre mais à transformer. Ce que l’âge se retire en densité, il le restitue en résonance. La parole devient moins lourde mais plus juste. Le geste moins ample mais plus précis. L’expérience apprend que la maîtrise n’est pas une surcharge mais une respiration. Elle montre que l’écoute vaut parfois plus que l’affirmation.
Nos sociétés aiment la courge pleine. Elles célèbrent le bruit, la démonstration, l’accumulation des preuves visibles. Elles se méfient du vide qu’elles assimilent à la faiblesse. Pourtant, c’est dans cet espace dégagé que naît l’écoute. C’est là que se forme le jugement. C’est là que la pensée cesse de se connaître à ses propres murs.
Il ne s’agit pas d’opposer deux âges comme on dresserait deux camps. Il s’agit de comprendre une continuité. La vigueur juvénile prépare la sagesse adulte. Le désir de peser ouvre la voie au désir de répondre. L’assurance première rend possible la nuance tardive.
La courgette a raison dans les deux cas parce que la vie n’est pas une ligne droite mais une oscillation. Entre l’élan et la retenue. Entre la certitude et le doute. Entre la conquête et l’accueil.
L’erreur serait de croire qu’il faut choisir. La maturité n’est pas un abandon de la jeunesse mais son approfondissement. Elle n’efface pas la force. Elle la rend habitable. Elle lui donne une acoustique. Elle transforme le poids en présence.
Ainsi va le parcours humain. D’abord plein au point de ne rien entendre. Ensuite vide au point de tout comprendre. Entre les deux, l’apprentissage patient d’une légèreté qui n’est pas fuite mais lucidité.



