Société, Culture

Penser le Sénégal avec Serigne Cheikh face à la crise du contrat social sénégalais

(SénéPlus) – Le Sénégal traverse aujourd’hui une phase de recomposition sociale et politique marquée par une fragilisation progressive des repères collectifs et une remise en question du contrat social qui régulait historiquement les relations entre l’État, les autorités religieuses et la société. Cette situation alimente de nombreux débats sur l’avenir du vivre-ensemble et sur la nécessité de refonder les bases de la cohésion nationale.

Dans ce contexte, la pensée de Serigne Cheikh apparaît comme une ressource intellectuelle et spirituelle importante pour comprendre les transformations actuelles de la société sénégalaise et orienter la réflexion vers une refondation du contrat social. À travers ses conférences, ses écrits et ses initiatives d’éducation populaire, il a posé des diagnostics qui permettent aujourd’hui d’éclairer les crises sociales et les déséquilibres qui traversent le Sénégal.

Sur le plan sociologique, la crise peut être définie comme un moment de déséquilibre caractérisé par la perte de repères et la remise en cause des normes sociales. Le contrat social, quant à lui, renvoie à l’ensemble des règles et des valeurs qui permettent aux citoyens de vivre ensemble dans la confiance et la. Parler de crise du contrat social sénégalais revient donc à constater une fragilisation des mécanismes de régulation du vivre-ensemble.

Serigne Cheikh avait très tôt attiré l’attention sur cette fragilité en évoquant la vulnérabilité culturelle du Sénégal à travers cette formule devenue célèbre : « Sénégal dëkk bu naat la, loo fi ji mu sax ». Cette parole traduite une analyse profonde de la porosité culturelle du pays, capable d’absorber rapidement les influences extérieures. Aujourd’hui, avec la montée des réseaux sociaux, la mondialisation et l’intelligence artificielle, cette vulnérabilité apparaît encore plus visible, car les sociétés sont exposées à des transformations rapides qui peuvent déstabiliser les repères traditionnels.

Dans la même logique, Serigne Cheikh soulignait que « Sénégal ada du fi daan diine », pour montrer que les coutumes peuvent parfois prendre le dessus sur la religion dans l’organisation sociale. Cette observation s’inscrit dans une analyse plus large qu’il se développait à travers les notions de naxwat al-jâhiliyya, tabarruj al-jâhiliyya et hamiyyat al-jâhiliyya, qui renvoient respectivement à l’orgueil social, à l’ostentation et au fanatisme fondé sur les appartenances. Autrement dit, une société peut se réclamer de la religion tout en étant profondément structurée par des logiques sociales héritées, parfois contraires à l’éthique spirituelle.

Cependant, la pensée de Serigne Cheikh ne se limite pas à une critique diagnostique. Elle met également en avant les importantes potentialités culturelles, spirituelles et intellectuelles du Sénégal. Pour lui, la société sénégalaise dispose de ressources capables de soutenir la construction d’un État-nation solide et durable, à condition que les différents acteurs assument leur responsabilité collective. Religion, politique, confréries, élites et citoyens sont tous concernés par la reconstruction du contrat social.

C’est dans ce sens qu’il proposait l’idée d’un ndëpp collectif, à travers cette parole forte : « Sénégal nanu ko sang ci xol bu rafet wala deret dina ko sang ». Cette expression renvoie à la nécessité d’une transformation morale et sociale pour préserver la stabilité du pays. Il s’agit d’un appel à une réforme des comportements et à une reconstruction progressive des valeurs du vivre-ensemble.

Dans cette perspective, la notion de mbokkoo, c’est-à-dire le sentiment de communauté de destin et de fraternité sociale, apparaît comme un pilier fondamental du futur contrat social sénégalais. Le Sénégal étant une société marquée par le brassage culturel et les solidarités communautaires, ce capital social peut constituer une base solide pour renforcer la cohésion nationale.

Un autre aspect fondamental de la pensée de Serigne Cheikh réside dans son esprit d’ouverture et sa vision universaliste du vivre-ensemble. Il parlait souvent de la famille de l’humanité, traduisant ainsi une conception inclusive de l’islam et de la société. Pour lui, l’islam authentique est un islam qui accepte la différence tout en conservant ses fondements spirituels. Cette vision repose sur l’idée que si Dieu est le créateur de l’univers, alors le système divin doit inclure l’ensemble de l’humanité sans distinction.

Cette philosophie humaniste se traduisait dans ses attitudes concrètes. Il affirmait s’interdire de zapper une émission consacrée à la chrétienneté par respect pour le prophète Issa Ibn Maryam, reconnaissait la valeur spirituelle des autres traditions religieuses, déclarait avoir des amis parmi les juifs et exprimait son admiration pour le prophète Moussa. Il avait même composé une élégie à la mémoire d’Aldo Moro et un poème pour Zhou Enlai, démontrant ainsi que sa pensée transcende les clivages confessionnels, idéologiques et culturels.

Cette vision ouverte du monde favorise un vivre-ensemble harmonieux entre les citoyens du monde et entre les Sénégalais, quelles que soient leurs différences.

L’enseignement de Serigne Cheikh était d’ailleurs largement orienté vers l’éveil des consciences. Dès les années 1950, il avait mis en place des initiatives d’éducation populaire comme l’Association culturelle musulmane, la Causerie musulmane instructive et un journal ( Islam éternel ), dans le but de former des citoyens éclairés et responsables. Son objectif était de construire une société fondée sur la connaissance, la morale et la responsabilité collective.

Aujourd’hui, cette pensée apparaît comme une référence importante pour comprendre les crises et les paradoxes sociaux du Sénégal. Comme l’a souligné le Professeur Fatou Sow Sarr, Serigne Cheikh peut être considéré comme un pionnier d’un paradigme à venir, car sa pensée offre des clés de lecture pertinentes pour l’avenir du pays. Elle permet non seulement de comprendre les déséquilibres actuels, mais aussi d’imaginer les bases d’un nouveau contrat social fondé sur la responsabilité, l’ouverture et la cohésion.

Dans le même esprit, Aladji Abdou Aziz Sy Dabakh affirmait lors de la conférence de Keur Diemb en mai 1980 que si les Sénégalais continuent d’écouter Serigne Cheikh et de suivre son enseignement, ils finiront par trouver de l’or partout où ils passeront, car il est unificateur.

Penser le Sénégal avec Serigne Cheikh, c’est donc réfléchir aux conditions d’une société plus stable, plus solidaire et plus consciencieuse de ses responsabilités. C’est aussi reconnaître que la refondation du contrat social ne peut se faire sans un retour aux valeurs de responsabilité, d’ouverture et de fraternité qui constituent le socle du vivre-ensemble sénégalais.

Docteur Cheikh Tidiane Mbaye, Sociologue

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