Plus que des frappes aériennes…

Alors que les cours du pétrole flambent, comme prévu, et que, par effet domino, les pays touchés par les frappes de missiles et de drones kamikazes se multiplient dans le Golfe persique (Emirats), au Proche-Orient (Liban) et en Méditerranée (Chypré), la communauté internationale ne sait pas encore si l’objectif de Donald Trump et de son allié israélien sera atteint : la chute du régime des Mollahs, en place depuis la révolution islamique de 1979. C’est un fait militaire donc que de noyer sous un tapis de bombes un adversaire ; c’en est un autre qui de faire tomber un modèle incrusté dans une société jusque dans ses ressorts les plus profonds. C’est en tout cas le pari du locataire de la Maison-Blanche qui joue gros cette fois-ci. Certes, l’Amérique et Israël ont encore une fois démontré leur puissance et la qualité de leurs services de renseignement, mais cette guerre ne sera une réussite que si la rue iranienne reprend au vol l’initiative pour enclencher une dynamique incarnant une alternative politique.
Ou, on en est encore loin. À une profondeur historique attestée, s’ajoute une donnée stratégique souvent sous-estimée : le régime iranien ne repose pas uniquement sur un appareil militaire ou sécuritaire, mais sur une architecture politico-religieuse institutionnalisée, mêlant clergé, Gardiens de la révolution et réseaux d’influence transnationaux. Toutefois, l’ampleur de l’armada déployée par la coalition américano-israélienne et le temps long qu’elle se donne laissent deviner que l’Iran ne sera plus le même. Les Usa ont une histoire tumultueuse avec l’ancienne Perse. C’est un vieux conflit. À cause du pétrole dont l’Iran est un grand producteur (3e rang dans les pays de l’Opep). Et aussi à cause du nucléaire. L’obsession d’Israël est de voir Téhéran détenir la bombe atomique. Comme un serpent de mer, cette question est le curseur qui déplace l’Iran sur la scène internationale. En juin 2025, l’État sioniste avait déjà mené des raids sur l’Iran ; Donald Trump avait conclu cette séquence en voyant ses bombardiers stratégiques pilonner au pays des Mollahs des sites supposés abriter des usines d’enrichissement d’uranium.
En janvier 2020, le général Qassem Soleimani, chef de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution iranienne, avait été tué dans une frappe de drone américain à l’aéroport de Bagdad en Irak, marquant une escalade majeure dans les tensions américano-iraniennes. C’est donc une guerre larvée qui a changé de nature avec les événements de ces derniers jours. Au mitan du vingtième siècle, déjà, l’Amérique farfouillait dans les affaires iraniennes.
En effet, en 1953, les services secrets américains et britanniques avaient fomenté « l’opération Ajax » pour faire tomber le Premier ministre d’obédience communiste, Mossadegh, avec la nationalisation de l’Anglo-Persian Oil Company en toile de fond. Washington sera ensuite un soutien de premier plan au Shah Mohammad Reza Shah Pahlavi qui avait mis en place un régime politique autocratique et dictatorial. Du reste, sous le règne des Pahlavi, l’Iran est dans le camp américain pendant la Guerre froide. Mais ce soutien n’est pas gage de sérénité au plan intérieur, car le régime impérial est brutal alors que la paupérisation frappe de larges franges de la population. Après des mois de protestations populaires et de manifestations réprimées dans le sang, Mohammad Reza Pahlavi quitte l’Iran le 16 janvier 1979. Le 1er février 1979, l’Imam Khomeini revient en Iran après un exil de 15 ans.
C’est le début d’une nouvelle ère. Les religieux chiites prennent le pouvoir. Depuis, les Usa ont fait de l’Iran leur ennemi qui, en retour, considère Israël comme sa principale cible. La boucle est bouclée. Les Américains soutiennent ainsi l’Irak dans sa guerre contre l’Iran, imposant des sanctions économiques qui durent depuis 47 ans. Il est vrai que les Usa ont vécu avec ce pays l’un de leurs pires traumatismes diplomatiques : la prise d’otages de personnels de l’ambassade américaine à Téhéran. La mort de l’Imam Khomeiny en 1989 puis son remplacement par l’Imam Khamenei n’y changeront rien. Bien au contraire. L’Iran avait fini de se constituer une sphère d’influence au Liban, en Irak et au Yémen, sans omettre de nombreuses organisations politico-militaires. Les Occidentaux auraient écrit des organisations terroristes. Cette fois-ci, c’est le dessous des cartes qui bougent, une reconfiguration géopolitique qui s’opère, l’avenir étant suspendu à l’issue des opérations en cours. La seule constante est que ce qui était présenté comme une opération chirurgicale s’est transformée en conflit aux dimensions imprévisibles.



