Pour préserver l’Université sénégalaise comme espace de savoir, de dialogue et de responsabilité

Lettre ouverte à Monsieur le Premier ministre Ousmane Sonko
Monsieur le Premier ministre,
Permettez-nous, avant toute chose, de saluer l’exercice de redevabilité trimestrielle du gouvernement devant la deuxième institution de l’État, le Parlement. Cet exercice démocratique, fondé sur la transparence et l’explication de l’action publique, constitue une avancée importante dans le renforcement de notre culture républicaine et du dialogue entre l’exécutif et la représentation nationale.
Cependant, au regard des récents événements survenus dans l’espace universitaire, il nous semble nécessaire, en tant que citoyens engagés et acteurs de la vie publique, de vous adresser cette lettre ouverte.
L’histoire contemporaine du Sénégal est profondément marquée par les mobilisations estudiantines (mai 68, l’assaut violent de l’Ucad en 1987, suivi de l’année blanche 88 etc). Les grèves, les contestations et les débats ont toujours participé à la construction intellectuelle et politique de notre nation. Vous-même, en tant qu’ancien étudiant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, avez vécu ces moments qui font partie intégrante de notre héritage démocratique.
C’est pourquoi les décisions récentes liées au déploiement sécuritaire dans les universités suscitent une vive inquiétude. Lorsque la gestion des tensions étudiantes bascule vers une logique essentiellement répressive, le risque est grand de transformer un espace de savoir en zone de confrontation. L’Université n’est pas un champ de bataille : elle est un lieu d’humanisme, de pensée critique et de formation des dirigeants de demain, où se sont forgées les trajectoires de nombreux dirigeants sénégalais, y compris celle de l’actuel président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye.
Vous avez publiquement assumé être à l’origine de la décision ayant conduit à l’assaut de l’espace universitaire, une intervention qui a débouché sur des violences graves et la mort tragique de l’étudiant Abdoulaye Ba. Les arguments présentés pour justifier cet assaut apparaissent légers tant que les preuves ne sont pas mises à la disposition du public. Pour preuve, votre ministre de l’Intérieur, Bamba Cissé, lors de la célèbre conférence de presse du gouvernement, avait brandi des éléments présentés comme des preuves qui se sont révélées erronées, comme l’ont démontré plusieurs sources. Cette situation a profondément fragilisé la crédibilité de la communication officielle et renforcé le doute au sein de l’opinion.
Et même si l’hypothèse selon laquelle certains étudiants envisageaient de brûler la Bibliothèque universitaire ou les restaurants était avérée, la décision la plus responsable aurait dû être d’abord de sécuriser les sites concernés, d’encadrer les étudiants et d’interpeller de manière ciblée les présomptions coupables. Une intervention généralisée ayant conduit à autant de violence ne saurait constituer une réponse proportionnée à une menace potentielle.
L’idée d’installer des postes de police permanents au sein des universités constitue, à cet égard, une orientation dangereuse. Elle installe une logique de surveillance permanente incompatible avec l’esprit académique. Le Sénégal ne doit pas suivre des modèles où la force sécuritaire devient un instrument d’intimidation dans des espaces civils. À l’image de Benyamin Netanyahou qui, dans le contexte de l’occupation des territoires palestiniens, utilise l’armée pour imposer une présence coercitive et entretenir un climat de tension permanente, la militarisation des universités sénégalaises serait une dérive grave et contraire à nos valeurs démocratiques. Nos campus ne doivent jamais ressembler à des zones d’occupation.
Oui, notre pays traverse une période de tensions économiques et sociales. Oui, des réformes sont nécessaires. Oui, l’État doit parfois prendre des décisions difficiles, notamment concernant les bourses et la gestion des ressources publiques. Mais aucune réforme durable ne peut se construire sous la pression de la peur ou de la violence physique et psychologique exercée sur notre jeunesse estudiantine.
Vous avez également indiqué que la décision n’avait pas été exécutée comme vous l’aviez souhaité. Pourtant, un chef ne doit jamais chercher des boucs émissaires au sein des forces de défense et de sécurité. Assumer le leadership, c’est assumer pleinement la responsabilité politique des décisions prises. Un général ne lâche pas ses troupes lorsque des erreurs surviennent sous ses ordres.
Monsieur le Premier ministre, le rôle d’un dirigeant qui se revendique gardien d’une prétendue révolution (qui n’a jamais existée d’ailleurs) ne peut être de gouverner par la contrainte, mais par la vision, le dialogue et la responsabilité. L’Université sénégalaise doit rester un sanctuaire du savoir, un espace d’espérance et de construction citoyenne.
Que le dialogue constructif prévale toujours sur la force destructrice, afin que l’État demeure protecteur de sa jeunesse et garant de notre avenir commun.
Cheikhou Oumar Sy et Théodore Chérif Monteil, anciens parlementaires.



