Propositions contradictoires sur un premier ministre client

Tidiane Sow est « coach en communication politique ». Cela tombe bien puisque j’ai moi-même enseigné, en cours du jour et en cours du soir, la communication politique, pendant près d’une décennie, à l’Institut supérieur des sciences de l’information et de la communication (ISSIC) de Dakar. Je ne le fit pas en début d’année sans commencer par la définir en disant de la communication politique qu’elle est l’espace où s’échangent les discours contradictoires entre trois acteurs légitimés à parler de politique et qui sont les femmes et les hommes politiques, les journalistes et le grand public à travers les sondages d’opinion (Wolton, Penser la communication, Flammarion, 1997).
La réflexion intitulée « la conscience du dedans », publiée dans les colonnes de ce portail (SenePlus, 10 mars 2026) par M. Sow, force l’échange de propositions contradictoires dont les miens. J’ai pour ce faire préféré le marquage à la culotte que je considère comme le meilleur moyen – pas seulement de répondre -, mais surtout d’échanger sans détour avec un professionnel dont je salue devant la grande culture et le langage tout aussi élevé que décomplexé.
Voici ce que donne le dialogue inattendu – TS pour Tidiane Sow et AAD pour moi-même – sans préavis sur l’actuel chef (clivant) du gouvernement du Sénégal depuis avril 2024.
TS
La presse (…) a restitué l’écume [des réponses du Premier ministre aux questions d’actualité des députés le 24 février 2026]. Le fond, lui, attends.
DAA
Ce portail d’information sur le Sénégal ne ferait-il pas partie de la presse ? On y parle du fond du dernier passage de Sonko à l’Assemblée nationale.
TS
Sonko (…) nomme [la domination] pour que personne ne feigne de l’ignorer.
DAA
La « domination » est un pan important de notre histoire ! On agit contre elle quand arrive le temps d’agir en tant que chef du gouvernement. C’est ce qui est attendu de Sonko.
TS
L’État demande aux étudiants, aux commerçants, aux syndicats – à la quasi-totalité du peuple – de consentir aux sacrifices. Donc.
DAA
L’État exige ce qu’il veut. Mais jamais il ne lui sera permis de toucher aux droits acquis. Surtout quand celui qui veut toucher à ses droits – Sonko lui-même – ne renonce à aucun des privilèges liés à ses fonctions.
TS
Mais la CREI existe. Les rapports des corps de contrôle s’accumulent. La traque des biens mal acquis fut proclamée sans précédent. Rien à ce sujet.
DAA
La CREI n’existe plus ! Elle est remplacée par le Pool judiciaire financier (PJF). Installé le 17 septembre 2024, il instruit à charge et à décharge pour tout ce qui a trait au détournement de deniers publics, la corruption, et le blanchiment d’argent, avec des magistrats spécialisés qu’on ne peut suspecter de laxisme.
TS
« Les gens n’accepteront pas d’attendre. Nous n’avons pas de part de responsabilité », [explique Sonko].
DAA
Sonko n’est pas le justicier de la République. Le premier ministre qu’il est devenu comblé de pouvoir enfin dire à ses partisans abusés : j’ai mis la main sur les voleurs dont je parle depuis 2014. Mais dans un État de droit où le premier des ministres est un justiciable comme n’importe quel autre citoyen, seuls les tribunaux sont habilités à désigner des coupables.
TS
L’institution entendra-t-elle ce que l’un des siens lui dit depuis l’intérieur ? Regardera-t-elle enfin le feu dans lequel vit ce pays, non comme un spectateur, mais comme une puissance qui a encore le choix entre subir l’histoire et la faire ?
DAA
« L’institution » ne peut plus attendre ! Il a donné un sacré boulot au bavard devenu chef du gouvernement. « L’institution » veut maintenant des résultats, mais elle sait qu’elle ne les aura pas avec Sonko !
TS
Sonko veut faire de cette génération celle qui n’attendra pas.
Il a dit sa part. Le reste appartient à ceux qui détiennent encore le pouvoir d’agir, et qui ne pourront bientôt plus prétendre qu’ils ne savaient pas.
DAA
Ce n’est pas « Sonko [qui] veut faire de cette génération celle qui n’attendra pas ».
Cette « génération » croyait avoir imposé un chef de gouvernement au pays. Elle déchante deux ans plus tard. Elle trouvera ses propres mots pour le dire sans l’aide de personne.
« Ceux qui détiennent encore le pouvoir d’agir » pensaient, deux ans plus tôt, avoir affaire avec un vrai chef de gouvernement chargé d’exécuter le « Projet ». Ce dernier a fini de prouver son incompétence paresseuse.
« La conscience du dedans » du locataire du petit palais ne chemine pas avec la mémoire de celui qui, dans l’opposition, disait disposer de « solutions pour un Sénégal nouveau ». Conscience et mémoire ne font qu’une et même entité pour qui veut respecter les engagements pris.
Critique du coaching politique
Trois cercles concentriques permettent de passer de la communication, à l’intérieur du premier cercle, au discours politique, réservé au troisième cercle, en marquant un arrêt dans le deuxième cercle qui représente la communication politique. À vrai dire, les deux grands moments du coaching politique sont ceux que la particularité du discours politique – du fait de son rapport étroit avec le pouvoir tout court et/ou le pouvoir politique – permet d’appréhender.
Une simplification permet heureusement de dire du pouvoir en général et du pouvoir politique en particulier qu’ils sont l’aptitude d’une personne physique ou morale à faire faire à une autre personne physique ou morale ce que l’une et l’autre ne font pas habituellement. Cette faculté à faire faire générer une relation de pouvoir dont les trois composantes sont le détenteur du pouvoir, le destinataire du pouvoir, c’est-à-dire celui sur lequel s’exerce l’acte de pouvoir du détenteur, et le domaine du pouvoir qui rend acceptable l’exercice de tout pouvoir politique ou d’une toute autre nature. L’intérêt du domaine du pouvoir est d’ériger les garde-fous grâce aux détenteurs et aux destinataires du pouvoir savoir jusqu’où il est permis ou pas permis d’aller.
Dans une étude savante du discours politique, le philosophe politique roumain Constantin Salavastru explique la normalité et l’anormalité dans les discours politiques par les propriétés mathématiques des relations avec lesquelles les élèves se familiarisent dès la classe de sixième du premier cycle du secondaire. Les propriétés mentionnées sont la réflexivité, la symétrie, l’antisymétrie et la transitivité. Parce qu’elle n’est pas réflexive – X ne se soumet pas à X – la relation de pouvoir est à l’origine de la floraison des slogans politiques. Quand Y se soumet à X, l’inverse n’existe pas. D’où l’antisymétrie de la relation du pouvoir – absence donc de symétrie – à l’origine de la polarisation du discours politique dont les deux pôles antagonistes sont le pouvoir et l’opposition politiques. Quand enfin Z se soumet à Y et Y à X, Z se soumet alors à X. Il en résulte que la relation de pouvoir est transitive. De sorte que les discours politiques de Z sont dans les mêmes proportions que ceux de Y astreint, à son tour, à maintenir ses discours dans les proportions indiquées par X. C’est de là que proviennent la hiérarchie administrative et la délégation de pouvoir. Refuser la hiérarchisation et la délégation revient alors à s’isoler irrémédiablement et à courir le risque de se voir limogé. Plus irrationnel encore est l’échafaudage, au mépris des textes en vigueur – ceux du domaine du pouvoir telle la Constitution – d’une relation de pouvoir symétrique. Le coaching politique permet d’y remédier en permettant à l’apprenant de distinguer le moment où il peut agir seul de celui où il agit en se rappelant son vrai statut à l’intérieur du groupe hiérarchisé auquel il appartient.
« La conscience du dedans » dont parle Tidiane Sow dans le texte discuté ici peut être considérée, dans le pire des cas, comme une variante de légitimation solitaire d’une relation de pouvoir symétrique entre, à titre d’exemple, le président de la République élu au suffrage universel et le Premier ministre qu’il nomme en vertu de la loi fondamentale. Dans le meilleur des cas, « la conscience du dedans » participe à la discussion en conseil des ministres dont le communiqué, rédigé, validé et rendu public, met définitivement tout le monde à l’aise dans la quête solidaire de résultats bons pour le pays. Sortir du cadre formel au nom d’une « révolution » dont on est le « gardien » autoproclamé ou proclamé ne peut être indéfiniment toléré. Pourquoi d’ailleurs Ousmane Sonko ne se félicite pas du travail de la Secrétaire d’État auprès de lui et porte-porte du gouvernement tout en la gardant pour l’ensemble du gouvernement ? Le communiqué signé chaque semaine par la porte-parole engage d’abord le chef du gouvernement nommé pour faire exécuter les tâches arrêtées en conseil des ministres de concert avec le président de la République et tous les membres du gouvernement.
On voit bien que rien de ce qui est dit plus haut n’est en fin de compte sorcier. Il est néanmoins peu probable qu’un Ousmane Sonko s’y adapte enfin en bossant d’abord et en faisant des résultats. C’est seulement après que tout devient possible pour lui. L’ego en moins pour dépassionner le débat interne aux institutions et faire enfin gagner le Sénégal qui vient de perdre deux bonnes années. Un bon coaching politique – du domaine de la science politique – doit le lui faire savoir et surtout faire accepter définitivement car seul le travail paie.



