Société, Culture

Quand le patriarcat sacrifie l’enfance au Sénégal

Dakar, capitale du Sénégal, avec ses belles plages, ses rues animées, ses nombreux commerces et ses enfants talibés. Oui, les enfants de la rue font partie du décor de cette ville et de tant d’autres au Sénégal. Ce constat nous pousse à nous interroger sur la place des enfants dans notre société. À quel point leur protection est une priorité politique chez nous. À quel point leur sorte touche à la conscience collective. Collectif Avons-nous failli à leur égard ? Pour répondre à cette question, il est important d’interroger la forme structurelle d’organisation de notre société : le patriarcat.

Ce mot est souvent défini comme étant un système d’oppression des hommes sur les femmes ; Cependant, cette définition est incomplète. Elle nous empêche de voir une réalité plus dérangeante : le patriarcat opprime massivement les enfants, et de manière plus brutale. Au Sénégal particulièrement, le patriarcat, à travers le rôle du patriarche, organise une hiérarchie des âges, où l’autorité masculine adulte prime sur tout, y comprend sur la protection des enfants.

Le 7 février 2026, la gendarmerie sénégalaise a annoncé l’arrestation de plusieurs hommes soupçonnés de « pédophilie en bande organisée », de « violations commises sur des mineurs âgés de 3 à 15 ans » et de « transmission volontaire du VIH ». Pourtant, les unes des journaux, les débats sur les réseaux sociaux et l’indignation collective se sont principalement focalisés sur la sexualité des adultes concernés, leur statut matrimonial et leur statut sérologique. Vous l’aurez remarqué comme moi, les premières victimes de ce réseau criminel ont été reléguées au second plan : les enfants talibés.

Ce silence s’inscrit dans un continuum de violences que vivent les enfants dans ce pays. Au Sénégal, la violence faite aux enfants est très répandue mais peu documentée. Pour beaucoup d’enfants, les espaces censés protéger, autrement dit la famille, l’école, la communauté, sont précisément les lieux où s’exercent abus, exploitation et violences.

La mendicité forcée, souvent liée aux réseaux de traite, est devenue un problème national : des dizaines de milliers d’enfants, principalement des garçons, mendient chaque jour dans les rues, au détriment de leur santé, de leur éducation et de leurs droits fondamentaux.

En novembre 2024, lors de la Journée nationale des Daaras, le président Bassirou Diomaye Faye pointait du doigt une problématique majeure de l’enseignement coranique : la mendicité des enfants talibés.

Il déclare alors : « Il serait injuste de taire les défis qui ternissent parfois l’image des Daaras et leur noble vocation : le phénomène de la mendicité forcée des enfants, souvent visible dans nos rues, constitue une déviance. » Avant d’ajouter : « Il faut corriger, par rapport à l’esprit originel des Daaras, ces pratiques qui n’ont rien à voir avec l’essence même de ces institutions. »

Quinze mois après ce discours, aucune mesure concrète n’a été prise pour protéger ces mêmes talibés, pourtant explicitement reconnues comme victimes d’un système déviant.

En revanche, lors du Conseil des ministres du 18 février 2026, un projet de loi visant à durcir le traitement de l’homosexualité a été adopté, en réaction à des événements récents qui, je le rappelle, concernent des enfants talibés âgés de 3 à 15 ans.

Que doit-on comprendre de cette mobilisation gouvernementale à double standard ?

Au lendemain de ce conseil des ministres, un féminicide d’une rare violence a occupé la une des journaux : D. Sow, âgée de 5 ans, a été enlevée, violée et décapitée par son oncle.

Ce crime n’est pas un cas isolé. En 2025 déjà, l’année s’était ouverte sur le féminicide de Djary Sow, âgée de 12 ans.

Ces violences extrêmes contre des enfants, commises dans l’espace familial ou communautaire, ne provoquent pourtant ni lois d’exception ni mobilisation politique comparable. Elles sont traitées comme des faits divers, alors qu’elles sont le produit d’un système social qui banalise la domination des adultes sur les corps les plus vulnérables.

Le 22 février 2026, le ministère de la Famille et des Solidarités a sorti un communiqué où il dénonce, condamne, appelle à la vigilance, mais reste remarquablement vague dès qu’il s’agit de responsabilité structurelle et de mesures concrètes. Aucune mention des enfants de la rue, aucune mention spécifique des talibés, pourtant parmi les populations infantiles les plus exposées aux violences, aux abus sexuels, à l’exploitation et à la traite. Il est essentiel de rappeler que les enfants talibés sont fréquemment admis dans des centres de santé ou des structures d’accueil en raison de déchirures anales. Cette réalité est bien connue des professionnels de santé, des responsables de centres d’accueil et, par conséquent, des autorités ministérielles.

Ce communiqué reconduit une posture classique du gouvernement sénégalais : appeler à la responsabilité collective tout en inévitablement de nommer les structures de pouvoir qui rendent ces violences-là possibles. Des violences qui, je le rappelle, sont politiques avant toute chose.

Le 31 décembre 2025, le président de la République, en parlant des féminicides, nous a assuré qu’aucune forme de violence ne pouvait être tolérée au Sénégal. Je tiens à rappeler que le Code de la famille sénégalais, adopté en 1972 et réformé une seule fois en 1999, contient des dispositions qui oppriment les femmes et les enfants, c’est aussi une forme de violence.

Nous allons, dans les lignes qui vont suivre, analyser l’impact de quelques dispositifs de ce Code sur les enfants, à travers le document de plaidoyer issu des données des différentes associations et mouvements travaillant autour du Code de la famille, réunis dans le cadre de la concertation pour le respect et la préservation des droits des femmes « Ci la nu bokk ».

Article 111 du Code de la famille : « Le mariage ne peut être contracté qu’entre un homme âgé de plus de 18 ans et une femme âgée de plus de 16 ans, sauf dispense d’âge accordée pour motif grave par le président du tribunal régional après enquête. »

Le mariage précoce expose les filles à des risques majeurs pour leur santé, en particulier liés à la grossesse et à l’accouchement. Leurs corps, souvent encore en développement, ne sont pas préparés à ces contraintes, ce qui augmente les risques de complications graves, parfois mortelles. Sur le plan éducatif et économique, l’impact est tout aussi destructeur. Les filles mariées à bas âge abandonnent souvent l’école pour diverses raisons. Cette rupture éducative limite drastiquement leurs perspectives professionnelles et renforce la dépendance économique.

Ce n’est pas sans rappeler que le mariage n’est jamais un choix neutre : il doit reposer avant tout sur un consentement réel. Or, on ne peut pas invoquer le consentement sans interroger les conditions dans lesquelles il est produit. Que vaut le consentement d’une adolescente de 16 ans qui dépend entièrement d’une tierce personne, économiquement, socialement et affectivement ?

L’argument de la puberté est souvent mobilisé pour justifier religieusement le mariage des enfants au Sénégal. Il s’agit là d’une dichotomie entre une réalité hormonale et cognitive. Avoir ses règles ne signifie ni comprendre les conséquences d’un mariage, ni être en position de les accepter librement.

Article 196 : Interdiction de recherche de paternité « L’établissement de la filiation paternelle est interdit à tout enfant qui n’est pas présomption issue du mariage de sa mère ou n’a pas été volontairement reconnu par son père, exception faite des cas prévus à l’article 211. L’enfant dont la filiation paternelle n’a pu être établie peut toutefois obtenir des aliments par l’exercice de l’action prévu par les articles 215 à 218. »

En refusant la reconnaissance de la paternité pour les enfants nés hors mariage, le droit sénégalais consacre une inégalité fondamentale entre les enfants. Ceux-ci se voient nier un droit essentiel : celui d’être juridiquement rattaché à leur père et d’accéder à leur histoire familiale. Cette exclusion juridique a des conséquences concrètes. Elle prive ces enfants de protections sociales, de droits successeurs et d’avantages patrimoniaux auxquels ils pourraient prétendre, les reléguant à un statut inférieur uniquement en raison des circonstances de leur naissance, qui ne sont nullement de leur faute.

Article 277 : Autorité parentale « La puissance paternelle sur les enfants légitimes appartient au père et à la mère. Durant le mariage, elle est exercée par le père en qualité de chef de famille. »

Durant le mariage, l’autorité parentale est exercée par le père en qualité de chef de famille. En conséquence, l’autorisation parentale doit être signée par ce dernier. Ce dispositif, comme on peut le voir quotidiennement, a un impact réel sur les enfants.

Il est important de rappeler que le fait que le père exerce seul cette autorité pendant le mariage limite le rôle de la mère dans les décisions importantes (école, santé, voyages) et crée un déséquilibre dans la représentation de l’enfant face aux institutions.

L’enfant perçoit alors que la parole de la mère a moins de valeur, ce qui influence sa vision des rôles parentaux. De plus, dans les cas où le père est absent, négligent ou autoritaire, la mère se retrouve face à des difficultés à agir rapidement pour protéger ou représenter l’enfant.

Un système qui consacre une autorité hiérarchisée renforce un modèle patriarcal où l’autorité est associée uniquement au père.

Ainsi, au Sénégal, les violences faites aux enfants ne sont ni isolées ni accidentelles, elles s’inscrivent dans un système juridique et social qui place l’autorité adulte masculine au-dessus de l’intérêt supérieur de l’enfant. Mariages précoces, inégalités de filiation, autorité parentale déséquilibrée, exploitation des talibés : ces réalités traduisent une hiérarchie qui fragilise les plus vulnérables.

Protéger réellement les enfants supposent plus que des discours. Cela exige une réforme courageuse des lois et une remise en question profonde et collective des structures patriarcales qui continuent, aujourd’hui encore, à sacrifier l’enfance.

Suzanne Sy est militante féministe.

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