Entre l’état et l’état d’esprit

La langue française est-elle une dame capricieuse ? Elle adore les nuances, les demi-teintes et les subtilités qui transforment parfois une simple préposition en précipice politique. Entre de et du, entre majuscule et minuscule, il y a toute la distance qui sépare la grandeur d’une fonction de la petitese de son exercice.
Et la politique, il faut bien le reconnaître, adore se loger dans ces interstices minuscules où les mots changent de sens sans prévenir. Il suffit parfois d’un article, d’une préposition ou d’une majuscule pour que la fonction publique prenne soudain des allures de philosophie politique.
Prenez par exemple la différence entre un homme d’État et un homme de l’État. À première vue, la nuance semble grammaticale, presque scolaire. C’est le genre de subtilité qui voudrait soupirer un élève moyen. Pourtant, dans la vie publique, cette nuance vaut un traité de philosophie politique.
Un homme d’État pense en décennies. Un homme de l’État pense en décrets.
L’un regarde la carte du pays. L’autre regarde surtout le calendrier de son mandat. La différence peut sembler minuscule. Elle tient pourtant dans cette étrange capacité qu’ont certains responsables à se projeter au-delà de leur propre horizon politique. Gouverner n’est pas seulement administrer le présent. Gouverner consiste aussi à imaginer un futur qui ne sera peut-être même pas vécu par celui qui l’aura préparé.
L’homme d’État est ce personnage rare qui accepte de perdre une élection pour gagner l’avenir d’un pays. Il parle de réformes structurelles, d’institutions solides et de trajectoires historiques. Quand il évoque l’avenir, ce n’est pas le sien qu’il imagine mais celui des générations qui n’ont pas encore de carte d’électeur.
On reconnaît souvent l’homme d’État à une qualité très particulière. Il soutient l’impopularité avec une sérénité presque suspecte. Là où d’autres regardent le nombre de vues avec l’angoisse d’un étudiant attendant les résultats d’examen, lui regarde les décennies avec la patience d’un jardinier qui plante des arbres dont il ne verra peut-être jamais l’ombre.
L’homme de l’État, lui, connaît surtout le chemin du bureau au parking officiel. Il est le gardien d’un appareil administratif dont il apprend rapidement les codes. Il faut tamponner, signer, inaugurer, présider et parfois même inaugurer ce qu’il a déjà inauguré. Ce n’est pas qu’il manque de patriotisme. C’est simplement qu’il confond souvent la durée d’une nation avec la durée d’un mandat.
Il faut d’ailleurs reconnaître à l’administration une vertu remarquable. Elle survit à tout. Les régimes passent, les gouvernements changent, les discours varient, mais les parapheurs continuent leur lente migration d’un bureau à l’autre avec une régularité qui ferait l’admiration d’un horloger suisse.
L’homme d’État construit des institutions. L’homme de l’État se contente souvent de gérer les meubles. Dans les archives de l’histoire, les premiers laissent des doctrines. Les secondes laissent des circulaires.
La même subtilité linguistique se retrouve dans une autre expression. Il s’agit de la différence entre l’affaire d’État et l’affaire de l’État.
L’affaire d’État correspond au drame national. C’est le moment où les plus hautes autorités s’agitent comme des médecins autour d’un patient en salle d’urgence. Les téléphones chauffent, les réunions s’enchaînent et les communiqués se succèdent. On convoque la souveraineté, la sécurité nationale et parfois la dignité du pays.
Dans ces moments-là, la République prend un air grave. Les ministres parlent à voix basse, les conseillers courent dans les couloirs et les communiqués officiels adoptent ce ton solennel qui donne l’impression que la nation tout entière retient son souffle.
L’affaire de l’État, en revanche, est beaucoup plus discrète. Elle se cache souvent dans les tiroirs de l’administration et dans les couloirs où circulent les parapheurs et les marchés publics. C’est une affaire qui concerne l’État mais qui n’intéresse pas nécessairement la nation. Elle peut être une question budgétaire, un arbitrage administratif ou une querelle de compétences entre deux ministères qui se contestent un décret comme deux cousins se contestent une parcelle héritée.
Les citoyens découvrent généralement ces affaires bien plus tard, souvent à l’occasion d’un rapport, d’une commission ou d’une enquête parlementaire. Ils se rendent alors compte qu’une bataille bureaucratique peut parfois être aussi passionnée qu’une campagne électorale.
La première fait trembler les institutions. Le second fait soupirer les fonctionnaires.
Et puis il existe une troisième nuance qui est encore plus délicate. Cette nuance concerne la différence entre l’homme de pouvoir et l’homme du pouvoir.
L’homme de pouvoir est une politique animale parfaitement assumée. Il aime diriger, décider et arbitrer. Il a parfois un ego plus grand que son bureau mais il possède au moins une vertu. Cette vertu consiste à reconnaître son goût pour l’autorité. Il sait que gouverner consiste à choisir et que choisir consiste souvent à déplier.
L’homme de pouvoir possède généralement une qualité rare. J’accepte la responsabilité. Quand une décision se révèle mauvaise, il lui arrive parfois de l’assumer. Ce qui, dans certaines sphères politiques, est considéré comme une forme de courage presque exotique.
L’homme du pouvoir, lui, n’aime pas tellement gouverner. Il préfère appartenir. Il flotte autour du pouvoir comme un satellite autour d’une planète. Il est toujours présent sur les photos officielles, toujours proche des décisions, mais rarement responsable de celles-ci.
L’homme de pouvoir tranche. L’homme du pouvoir se contente d’approuver. L’un signe les décisions. L’autre signe les messages de félicitations
Dans l’écosystème politique, les deux espèces cohabitent depuis toujours. L’homme de pouvoir peut être brutal, autoritaire, ou même excessif. Mais il a au moins la franchise de l’action.
L’homme du pouvoir, lui, cultive l’art délicat de l’alignement permanent. Il est d’accord avant même d’avoir entendu la question. Il faut reconnaître que ce talent d’adhésion instantanée est très utile dans certaines réunions. Il évite les débats inutiles et accélère considérablement la production de consensus.
La politique moderne, d’ailleurs, semble avoir inventé un nouveau métier. Ce métier est celui d’homme du pouvoir professionnel. On le reconnaît facilement. Il change rarement d’avis mais il change souvent de camp. Il possède une capacité d’adaptation remarquable qui peut être comparée à celle d’un caméléon institutionnel. Il traverse les alternances avec une souplesse admirable. Les gouvernements tombent, les majorités changent, les slogans évoluent, mais lui reste là, parfaitement à l’aise dans toutes les configurations politiques. On pourrait presque croire qu’il possède une boussole secrète indiquant toujours la direction du pouvoir.
Hier il défendait la réforme avec enthousiasme. Aujourd’hui, il la critique avec la même conviction. Demain il expliquera qu’il l’avait toujours soutenu dans son principe tout en exprimant quelques réserves de méthode. Dans tous les cas, il reste proche du pouvoir. C’est l’essentiel.
Au fond, ces nuances grammaticales racontent une vérité simple. La politique n’est pas seulement une affaire d’institutions. C’est aussi une affaire de tempéraments. Certains entrent dans l’État pour servir une vision. D’autres y entrent pour occuper une fonction. Les premiers ministres parlent de destin national. Les secondes parlent d’organigramme.
Et pourtant, la démocratie a besoin de tout ce petit monde. Elle a besoin des rêveurs et des gestionnaires, des stratèges et des techniciens, des bâtisseurs et des comptables. Un pays ne peut pas fonctionner uniquement avec des prophètes. Il lui faut aussi des gens capables de remplir des formulaires en triple exemplaire.
L’administration, après tout, est une mécanique délicate. Sans elle, les grandes visions resteraient du discours. Avec elle, elles deviennent parfois des politiques publiques, même si cela prend quelques formulaires, plusieurs signatures et un certain nombre de tampons.
Mais l’histoire reste assez sévère dans ses distinctions. Elle garde une mémoire étrange. Elle oublie les titulaires de fonction et se souvient des porteurs de vision.
L’homme de l’État passe. L’homme d’État reste parce qu’il incarne une vision, une humilité et la conscience d’être au service d’une mission qui le transcende.
Les hommes du pouvoir gravitent. Les hommes de pouvoir gouvernent.
Et les affaires de l’État s’empilent dans les archives pendant que les affaires d’État s’inscrivent dans les manuels d’histoire.
Au fond, la différence est peut-être très simple. L’homme d’État se demande chaque matin ce qu’il peut faire pour son pays. L’homme de l’État se demande ce que son poste peut faire pour lui. L’homme de pouvoir cherche à transformer la réalité tandis que l’homme du pouvoir cherche surtout à rester dans la pièce où elle se décide. Les affaires d’État engagent la Nation alors que les affaires de l’État occupent les bureaux. Et dans ce monde administratif où chacun joue son rôle avec plus ou moins de talent, il reste toujours au citoyen la délicate mission d’essayer de distinguer ceux qui servent l’État, de ceux qui s’y servent.
On pourrait évidemment se demander si le Sénégal compte encore des hommes d’État. La réponse est cruelle. On y trouve surtout des hommes dans l’État, beaucoup d’hommes du pouvoir, et quelques hommes de pouvoir. Les hommes d’État, eux, semblent avoir pris l’habitude très sénégalaise d’arriver toujours dans les discours. Rares sont ceux entrés dans l’histoire.



