Qui s’enrichit sur le dos du choc pétrolier ?

(SenePlus) – Avec le baril au-dessus de 100 dollars suite à la fermeture du détroit d’Ormuz, une étude inédite révèle la redistribution massive de richesse qui se cache derrière chaque crise énergétique. En 2022, 50% des bénéfices pétroliers américains sont des revenus aux 1% les plus riches. Le scénario est en train de se répéter.
Pendant que le Moyen-Orient brûle et que les prix de l’essence explosent aux pompes du monde entier, une poignée de fortunes s’apprête à engranger des centaines de milliards de dollars. Ce n’est pas une théorie du complot, c’est une mécanique économique documentée avec une précision chirurgicale par deux économistes dans une étude publiée le 15 mars 2026.
Isabella Weber et Gregor Semieniuk viennent de cartographier pour la première fois la destination exacte des profits générés par les chocs pétroliers. Leur verdict, publié dans la revue Energy Research & Social Science et repris dans une analyse pour Le Grand Continent, est sans appel : les crises énergétiques constituant des machines à redistribuer la richesse vers le haut, au bénéfice exclusif des ultra-riches.
Alors que le prix du Brent vient de franchir le seuil des 100 dollars le baril suite au déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran et à la fermeture quasi-totale du détroit d’Ormuz depuis début mars, les chercheurs tirent la sonnette d’alarme : le même mécanisme d’enrichissement massif observé lors de la crise ukrainienne de 2022 est en train de se remettre en marche.
2022 : 916 milliards de bénéfices, trois fois la moyenne
Pour comprendre ce qui se joue actuellement, les économistes sont partis de la crise énergétique de 2022 consécutive à l’invasion russe de l’Ukraine. Cette année-là, “le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse a atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale, soit plus de trois fois plus que celui réalisé en moyenne les années précédentes”, révèle l’étude.
Un chiffre astronomique qui masque une réalité encore plus brutale : ces profits ne se sont pas évaporés dans la nature, ils ont atterri dans des portefeuilles très précis. En analysant 252 433 points nodaux (sociétés cotées, holdings, fonds de pension, family offices), Weber et Semieniuk ont reconstitué pour la première fois les flux financiers qui dépendent des comptes de résultats des compagnies pétrolières aux bénéficiaires finaux.
Le résultat est édifiant. Aux États-Unis, principal bénéficiaire mondial de la hausse des prix avec 301 milliards de dollars de gains, “50% des bénéfices tirés des énergies fossiles sont revenus aux 1% des individus les plus riches”. À l’inverse, “les 50% citoyens les plus pauvres du pays (soit 66 millions de ménages) n’en ont perçu que 1%”.
Cette concentration atteint des sommets vertigineux au sommet de la pyramide. “Les 0,1% les plus riches (soit quelque 131 000 familles) ont reçu vingt-six fois plus de bénéfices que la moitié la plus pauvre des États-Unis”, précisent les chercheurs. Vingt-six fois plus pour 131 000 foyers contre 66 millions de ménages : l’arithmétique de l’inégalité dans toute sa violence.
Une redistribution qui récupère les fractures raciales
Cette captation de la rente pétrolière ne se limite pas à une question de revenus : elle se superpose aux lignes de fracture raciale et éducative de la société américaine. “Les ménages blancs (qui représentent 64% de la population) ont capté 87% des bénéfices tandis que les ménages noirs (14% de la population) n’en ont reçu que 3% et les ménages hispaniques (10%) 1%”, détaillent Weber et Semieniuk.
Sur le plan éducatif, l’écart est tout aussi flagrant : “À eux seuls, les diplômés de l’enseignement supérieur (38% des ménages) ont capté 79% du total.” Une disproportion qui s’explique par la structure même de la propriété des actifs financiers. Les chercheurs sont catégoriques : “Il ne s’agit pas là d’aléas de marché : ces disparités sont les conséquences d’un régime de propriété des actifs dans lequel les actions comptent parmi les formes de richesse les plus concentrées qui soient.”
Cette mécanique crée ce que les économistes appellent une « inégalité face à l’inflation ». D’un côté, les ménages pauvres consacrent une part plus importante de leur budget à l’énergie — 3,3% pour l’essence dans le quintile inférieur contre 2,1% dans le quintile supérieur — et sont donc frappés de plein fouet par la hausse des prix. De l’autre, les profits générés par cette même hausse “ont pris, pour l’essentiel, la direction opposée”.
Le résultat confine au cynisme. “Pour les 0,1% les plus richesses, les bénéfices supplémentaires tirés des énergies fossiles en 2022 par rapport à 2021 ont presque compensé l’intégralité des coûts engendrés par l’inflation”, calculent Weber et Semieniuk. Pour les ultra-riches, la crise énergétique n’en a donc pas vraiment été une : leurs dividendes pétroliers ont annulé la hausse de leurs dépenses.
À l’inverse, “pour les 50% des plus pauvres, cette compensation n’a représenté que 0,05% du revenu disponible, ce qui est quantitativement insignifiant”. Les chercheurs formulent le paradoxe de manière limpide : “Il serait cependant trompeur de dire que les pauvres ont davantage souffert de l’inflation : plus précisément, les richesses ont été presque entièrement dédommagées par le mécanisme même qui appauvrissait tous les autres.”
Ormuz fermé, la machine se remet en marche
Cette “redistribution cachée derrière chaque choc pétrolier n’apparaît pas dans les statistiques salariales, elle ne déclenche pas les stabilisateurs automatiques : elle est parfaitement légale, totalement opaque et structurellement récurrente”, martèlent les économistes.
Avec la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz depuis début mars, ce mécanisme est en train de se remettre en branle. Avant le conflit, “20% de l’approvisionnement mondial en pétrole brut transitait par ce passage étroit”, ainsi que “20% des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL) et près de la moitié de celles de soufre et de produits sulfurés”. Désormais, “les exportations de ces produits sont bloquées”.
Les conséquences sont immédiates : “Le prix du baril de pétrole brut a grimpé au-dessus de 100 dollars, contre 60 au début de l’année.” Et ce n’est qu’un début. Weber et Semieniuk sont formels : tous les analystes “s’accordent sur un point : les prix du pétrole brut atteindront et dépasseront rapidement les 120 dollars le baril”, soit le niveau de mi-2022 qui avait déjà permis des bénéfices records.
La question posée par les chercheurs est donc claire : “La violence du choc iranien dépendra de la durée de la guerre et de l’ampleur de la hausse des prix du pétrole et des autres matières premières, [mais] la tendance est claire.” Autrement dit, “la question n’est donc pas de savoir si la guerre au Moyen-Orient permettra de tels bénéfices, mais de savoir à combien ils se chiffreront, qui en bénéficiera, et si les gouvernements auront la volonté d’intervenir”.
Pour l’Europe, le scénario pourrait se répéter à l’identique. En 2022, rappellent les économistes, “les gouvernements européens ont dépensé des sommes colossales pour acheter du GNL au prix du marché, excluant ainsi les pays en développement dépendants des importations et acceptant une redistribution politiquement régressive chez eux en échange de la sécurité énergétique”.
Cette fois encore, “l’Europe se retrouverait en position de preneur de prix sur un marché en crise, les coûts étant principalement supportés par les ménages et les gains principalement captés par les détenteurs d’actifs financiers”. Un mécanisme d’autant plus pervers qu’il “alimente l’inflation” en permettant aux entreprises de “répercuter la hausse des prix de leurs entrants”.
Face à cette mécanique implacable, Weber et Semieniuk plaident pour une intervention politique d’urgence. Leur étude démontre que les crises énergétiques « offrent une source potentielle de revenus permettant de compenser une partie des coûts » des politiques de stabilisation. En clair : taxer massivement les bénéfices exceptionnels pour redistribuer vers ceux qui souffrent de la hausse des prix.
L’Union européenne avait d’ailleurs emprunté cette voie en 2022-2023, récoltant 28 milliards d’euros via une taxation des bénéfices excessifs, avant de supprimer cette taxe. Une erreur que la crise actuelle pourrait rendre fatale pour des millions de ménages européens et africains confrontés à une nouvelle explosion du coût de la vie.



