Reffonder le Sénégal, pour un nouveau contrat social enraciné dans nos réalités

(SénéPlus) – Il m’a été donné l’honneur et le réel plaisir d’animer, le dimanche 1er mars 2026, une conférence à la grande mosquée de Darou Mouhty, dans le cadre des activités intellectuelles organisées par le groupe Al Wafa.
Je tiens d’abord à adresser mes sincères remerciements aux membres organisateurs de ce groupe pour m’avoir fait l’honneur de me désigner comme conférencier dans leurs séances de réflexion et de partage, organisées en prélude du mois béni de Ramadan. Cette initiative mérite d’être saluée et encouragée.
À l’approche du Ramadan – moment de lumière, de science utile, de clarté cognitive et de rappel bénéfique pour les cœurs – ces rencontres constituent également un espace précieux de ressourcement spirituel et intellectuel pour le jeûneur, souvent à quelques encablures de la rupture. Elles contribuent à nourrir la réflexion collective et à élever la conscience citoyenne. Une telle initiative gagnerait d’ailleurs à être dupliquée et décentralisée à travers le pays.
Car le nouveau contrat social dont nous avons aujourd’hui besoin ne pourra voir le jour qu’à travers l’émergence d’une masse critique de citoyens bien formés, conscients des enjeux et préparés intellectuellement et moralement à participer à la construction du bien commun. Dans ce processus, les confréries et les organisations religieuses ont un rôle fondamental à jouer, notamment dans l’encadrement spirituel et intellectuel d’une jeunesse abondante, riche en énergie mais qui a besoin de repères solides.
Cette exigence est d’autant plus importante que notre pays évolue dans un contexte mondial marqué par de fortes incertitudes : crises économiques, tensions géopolitiques, transformations technologiques rapides et vulnérabilité accumulée des sociétés dépendantes, comme les nôtres.
C’est dans ce cadre que j’ai développé une réflexion sur le système politique sénégalais, des indépendances à nos jours.
Depuis 1960, le Sénégal fonctionne essentiellement sur la base d’un État largement importé, construit selon des modèles extérieurs et insuffisamment adaptés à nos réalités historiques, sociologiques et culturelles. Cet État a certes réussi à se maintenir dans la durée, notamment grâce au rôle de médiation joué par les autorités religieuses dans la régulation du champ social et politique.
Mais aujourd’hui, avec l’émergence d’une vigie citoyenne plus exigeante, aspirant à un rapport plus direct entre l’État et les citoyens, le contrat social implicite qui soutenait cet État apparaît progressivement fragilisé.
Le système politique qui s’est succédé – de Léopold Sédar Senghor à Abdou Diouf, de Abdoulaye Wade à Macky Sall, jusqu’au tandem actuel Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko – n’a pas encore produit un développement structurel à la hauteur des attentes des populations.
Il demeure largement déconnecté des réalités profondes de la société sénégalaise.
Dans bien des cas, il fonctionne davantage comme un système étatique au service des professionnels de la politique que comme un système fondé sur des consensus forts entre les forces vives de la nation. Les alternances se succèdent souvent sous le signe du changement, mais sans transformations structurelles profondes et durables.
Cette situation a engendré plusieurs crises structurelles :
crise institutionnelle (État, école, université, famille, institutions économiques) ;
crise des valeurs ;
crise du sérieux et de la rigueur ;
Crise de vocation ;
crise de la cohérence dans l’action publique ;
crise économique et de l’emploi ;
crise politique ;
crise de citoyenneté ;
crise d’autorité et d’harmonie sociale.
À ces crises s’ajoute une série de paradoxes persistants :
un décalage entre les plans de développement et l’amélioration réelle des conditions de vie ; des institutions qui existent et coûtent sans produire de résultats significatifs ; une tolérance aux passe-droits et aux excès ; une surtaxe généralisée dans les universités, les prisons, les écoles, les transports et les villes ; la normalisation des pratiques informelles ou clandestines ; des programmes rarement évalués après leur mise en œuvre ; un pays riche en ressources naturelles mais dont l’économie demeure fragile ; une décentralisation encore peu fonctionnelle ; une urbanisation souvent anarchique.
La liste est longue.
Face à cette situation, la question d’une refondation du Sénégal s’impose avec acuité.
Cette refondation suppose l’élaboration d’un nouveau contrat social sénégalais, repensant nos symboles (hymne, sceau, devise), notre Constitution, nos institutions, notre organisation territoriale, notre système éducatif, notre économie, notre justice, notre sécurité et notre système politique.
Mais pour qu’un tel contrat social soit solide et durable, il doit s’enraciner dans les ressources culturelles profondes de la société sénégalaise.
Parmi ces ressources figure un trait sociologique majeur : le brassage culturel et la parenté sociale qui caractérisent le Sénégal. Dans ce pays, malgré les différences ethniques ou religieuses, presque tout le monde est parent. Cette interconnexion sociale constitue l’une des bases les plus solides du vivre-ensemble sénégalais.
Ce principe de parenté sociale généralisée pourrait ainsi constituer un pilier fondamental du contrat social sénégalais, aux côtés du principe de neutralité de l’État. L’État conservait sa neutralité religieuse tout en reconnaissant la religiosité profonde de la société sénégalaise comme un élément structurant de la construction de l’État-nation et de ce que l’on pourrait appeler l’homo senegalensis.
Autour de ce socle fondateur pourrait se construire plusieurs contrats sociaux subsidiaires faisant l’objet de consensus forts :
un contrat social interreligieux et intrareligieux pour organiser durablement le vivre-ensemble entre les communautés religieuses ;
un contrat social territorial, permettant de repenser l’aménagement du territoire, l’occupation de l’espace national et une décentralisation réellement fonctionnelle favorisant la participation citoyenne ;
un contrat social foncier, afin de sécuriser la gestion de la terre ;
un contrat social économique, orienté vers la souveraineté productive ;
un contrat social éducatif, fondé sur la formation intellectuelle, morale et citoyenne ;
un contrat social moral et culturel, pour consolider les valeurs qui fondent la cohésion nationale ;
un contrat social sécuritaire et judiciaire, garantissant l’autorité de l’État et l’équité devant la loi ;
un contrat social politique et institutionnel, permettant de repenser les rapports entre gouvernants et gouvernés ;
et un contrat social symbolique, portant sur les marqueurs identitaires de la nation.
Un tel projet ne peut être imposé par une minorité de politiciens ou par un gouvernement du petit nombre. Il doit être le fruit d’une réflexion nationale profonde, impliquant les intellectuels, les guides religieux, les organisations citoyennes, les acteurs économiques, les jeunes et l’ensemble des forces vives du pays.
C’est à ce prix seulement que pourra émerger un consensus solide autour d’une vision partagée de l’avenir.
À cet égard, des initiatives comme celles portées par le groupe Al Wafa montrent que les espaces religieux et confrériques peuvent contribuer utilement à la maturation d’une conscience citoyenne éclairée.
La refondation du Sénégal passera essentiellement par la formation d’une citoyenneté consciencieuse, enracinée dans ses valeurs et ouverte sur le monde.
Et c’est peut-être là l’un des défis majeurs de notre temps.
Dr Cheikh Tidiane Mbaye
Sociologue
PDG du cabinet L’Œil du Sociologue



